À L’alouette

Joseph Autran


Esprit de l’air, je te salue !

Je te salue, oiseau lointain,

Qui montes, comme une âme élue

Dans la lumière du matin.

Fuyant la plaine où ton nid reste,

Où l’homme aussi demeure, hélas !

Tu remplis tout le bleu céleste

De ta voix aux brillants éclats.

En plein azur ton vol s’élance,

Tu vas chantant toujours plus fort ;

Puis, tout à coup, tu fais silence,

Et tu retombes comme mort.

Ainsi, dans sa brûlante fièvre

Quand le poète aux deux gravit,

L’hymne souvent meurt sur sa lèvre,

Et l’homme seul enfin survit.

Petit oiseau qui tiens de l’ange,

Messager de l’air, frais et doux,

Ton nom, qui veut dire louange

Te sied et me charme entre tous.

D’une joyeuse et forte race

Tu fus le symbole autrefois :

A la gaîté joignant l’audace,

Tu devais plaire à nos Gaulois.

Je te salue, esprit sonore,

Virtuose inspiré des cieux,

Qui dans l’ivresse de l’aurore

Répands ton cœur mélodieux !

De cette flamme qui t’anime

Quel art divin sut t’embraser ?

De qui tiens-tu ce chant sublime

Que tu redis sans t’épuiser ?

Rien n’amortit ce zèle étrange,

Rien ne fatigue cet essor :

Dans son ciel de pourpre et d’orange,

Le soir te voit flotter encore.

Autour de toi l’azur s’efface,

La lumière même où tu cours :

L’œil enfin te perd dans l’espace,

Mais l’oreille te suit toujours.

De même s’éclipse une étoile

Dans la clarté du jour naissant :

Sous le bleu rideau qui la voile,

On ne la voit plus, on la sent.

Ainsi de toi, lyre éthérée !

Souvent, à l’aube comme au soir,

Dans les hauteurs de l’empyrée

L’homme t’écoute sans te voir.

Que de fois, couché dans les gerbes,

Quand l’œuvre, à midi, s’interrompt,

J’entendis tes notes superbes

Ruisseler du ciel sur mon front.

Je reprenais force et courage,

A ce chant venu de si haut :

— Debout ! Me disais-je, à l’ouvrage,

Faible cœur, ne fais pas défaut !

Qui donc es-tu, chose légère ?

J’admire en toi, divin chanteur,

Moins un oiseau qu’une prière

De la nature à son auteur.

Gomme une jeune et blonde reine

Qui chante au créneau de sa tour,

Du haut de l’air ta voix égraine

L’immortelle chanson d’amour.

Et moi, de là-bas, je recueille

Ces purs accents de ton gosier,

Comme on récolte, feuille à feuille,

La fleur qui tombe d’un rosier.

Frisson du vent sous une treille,

Bruit du ruisseau dans le gazon,

Rien pour le cœur ni pour l’oreille,

Rien n’a l’attrait de ta chanson.

Le clairon sonne la victoire,

Le luth s’inspire de l’amour :

Toi, frêle oiseau, tu chantes gloire

Au Dieu très-haut, père du jour !

Le Te Deum, l’épithalame,

Le son des coupes d’un festin,

Portent moins d’allégresse à l’âme

Que tes cadences du matin.

Poète aux voix aériennes.

Enseigne-nous ton art vainqueur :

Toutes chansons auprès des tiennes

Traînent et meurent de langueur.

Poursuis, poursuis ta stance folle ;

Recommence-la mille fois.

L’homme n’a pas une parole

Qui vaille le son de ta voix.

De la vie épuisant les charmes.

A la joie il s’efforce en vain :

Un goût amer, le goût des larmes,

Corrompt toujours son meilleur vin.

Même à côté d’une maîtresse,

S’il veut chanter l’amour en fleur,

L’ennui se mêle à son ivresse,

Le chant s’éteint sous la douleur.

Il vit de misère et de hontes,

Il rampe au niveau de son sol ;

Toi tu t’élances, toi tu montes,

Toi tu t’enivres de ton vol !

Toujours plus haut dans l’étendue,

Tu resplendis au ciel vermeil,

Comme une étincelle perdue

Qui se détache du soleil !

Va donc ; laisse-nous la tristesse,

Et garde à jamais ta gaîté,

Et sois l’éclatante allégresse

De chaque matin de l’été !