À Mon Côtre Le Négrier

Tristan Corbière


Vendu sur l’air de : Adieu, mon beau Navire !
Allons file, mon cotre !

Adieu mon Négrier.

Va, file aux mains d’un autre

Qui pourra te noyer
Nous n’irons plus sur la vague lascive

Nous gîter en fringuant !

Plus nous n’irons à la molle dérive

Nous rouler en rêvant
– Adieu, rouleur de cotre,

Roule mon Négrier,

Sous les pieds plats de l’autre

Que tu pourras noyer.
Va ! nous n’irons plus rouler notre bosse

Tu cascadais fourbu ;

Les coups de mer arrosaient notre noce,

Dis : en avons-nous bu !
– Et va, noceur de cotre !

Noce, mon Négrier !

Que sur ton pont se vautre

Un noceur perruquier.
Et, tous les crins au vent, nos chaloupeuses !

Ces vierges à sabords !

Te patinant dans nos courses mousseuses !

Ah ! c’étaient les bons bords !
– Va, pourfendeur de lames,

Pourfendre, ô Négrier !

L’estomac à des dames

Qui paîront leur loyer.
Et sur le dos rapide de la houle,

Sur le roc au dos dur,

À toc de toile allait ta coque soûle

– Mais toujours d’un œil sûr !
– Va te soûler, mon cotre :

À crever ! Négrier.

Et montre bien à l’autre

Qu’on savait louvoyer.
Il faisait beau quand nous mettions en panne,

Vent-dedans vent-dessus ;

Comme on pêchait ! Va : je suis dans la panne

Où l’on ne pêche plus.
– La mer jolie est belle

Et les brisans sont blancs

Penché, trempe ton aile

Avec les goëlands !
Et cingle encor de ton fin mât-de-flèche,

Le ciel qui court au loin.

Va ! qu’en glissant, l’algue profonde lèche

Ton ventre de marsouin !
– Va, sans moi, sans ton âme ;

Et saille de l’avant !

Plus ne battras ma flamme

Qui chicanait le vent.
Que la risée enfle encor ta Fortune

En bandant tes agrès !

– Moi : plus d’agrès, de lest, ni de fortune

Ni de risée après !
Va-t’en, humant la brume

Sans moi, prendre le frais,

Sur la vague de plume

Va Moi j’ai trop de frais.
Légère encor est pour toi la rafale

Qui frisotte la mer !

Va Pour moi seul, rafalé, la rafale

Soulève un flot amer !
– Dans ton âme de cotre,

Pense à ton matelot

Quand, d’un bord ou de l’autre,

Remontera le flot
– Tu peux encor échouer ta carène

Sur l’humide varech ;

Mais moi j’échoue aux côtes de la gêne,

Faute de fond à sec
Roscoff. Août.