À Victor Hugo

Alphonse Esquiros


Toi que, dans nos cieux, un nuage

Voiturait parmi les hivers ;

Et qu’en se crevant, un orage

A jeté de ses flancs ouverts :

Aigle, couvé par le tonnerre,

Fils des cieux, tu suspends ton aire

A quelque monde imaginaire :

Cherchant la gloire dans les airs,

Ouvrant ton aile qui murmure,

De l’aquilon tu suis l’allure ;

Et le ciel, sur ta chevelure,

Met une auréole d’éclairs.

Ton front où l’avenir rayonne,

Grand centre de l’humanité,

Est la chaudière qui bouillonne

Enceinte d’immortalité.

Comme un sculpteur sur les collines,

Tu pétris de tes mains divines

Un moule que toi seul devines,

Pour y verser l’airain qui bout :

Et, dans ce corps brûlant de flamme,

Que l’on t’admire ou qu’on te blâme,

Fier, tu jetteras ta grande âme

Pour mouvoir un peuple debout.

Le siècle, qui vers toi gravite,

Ne peut dans la route des cieux,

Hâtant le pas pour aller vite,

Suivre ton pas audacieux :

Mais toi, dans ta pitié profonde,

Tu vois notre chaos immonde,

Et ne trouves pas notre monde

Assez grand pour te contenir :

Il faut dans une ère passée

Un horizon à ta pensée

Pour remplir la foule insensée

Et déborder sur l’avenir.

Dans le cœur humain que tu sondes,

Tu t’enfonces sans gouvernail ;

Et comme un plongeur dans les ondes,

Tu cherches l’ambre et le corail ;

Puis tu sors de ta mer béante,

Rapportant dans ta main géante

Un monde qui pense et qui chante :

Ton génie en est créateur ;

Pour éclairer sa nuit sans voile,

Tu fais, quand le soir se dévoile,

Dans son ciel éclore une étoile

Sous chaque souffle inspirateur.

Le roman naquit sous tes pages

Tout palpitant de vérité ;

Et dans chacun des personnages

Tu fais entrer l’humanité.

Jetant le monde dans le drame,

A chaque action qui se trame,

Tu le reproduis ; et ton âme

Se multiplie en demi-dieux :

Mais je t’aime encore mieux prophète,

De ce monde atteignant le faîte

Avec deux rayons sur la tête

Et descendant du haut des cieux.

Le ciel fait place à ta pensée

Dans son essor impétueux,

Et d’en bas la foule offensée

Baigne tes pieds majestueux :

Levant leur tête moutonneuse,

Les flots, d’une bouche écumeuse,

Mordent ta base encore fumeuse ;

En tes mains prenant le fanal,

Géant, tu grandis dans l’orage,

Tu ris de l’autan qui t’outrage ;

Mais le flot s’abaisse, et sa rage

N’atteint plus que ton piédestal.

Courage, Victor ! les grands hommes

Luttent longtemps contre le sort ;

Etreint dans le moule où nous sommes,

Leur génie, en le crevant, sort :

Tout grand événement s’enfante ;

Avant d’en sortir triomphante,

Au fond de la fournaise ardente

Bout une réputation :

Il a fallu quinze ans de plainte

De sueur et de guerre sainte,

Pour que toute l’Europe enceinte

Accouchât de Napoléon !

Je te voudrais une colonne

D’où, regardant dans l’avenir,

Tu lèverais une couronne

Sur le peuple qui doit venir :

Pour que de ce faîte sublime

Tu pusses, penché vers l’abîme,

De Napoléon sur sa cime

Voir en face la majesté :

Pour que, comparant vos victoires,

Pour qu’unissant vos deux mémoires,

La France vît toutes ses gloires

Aux deux coins de notre cité !

Mais il faut traverser la tombe

Avant d’en sortir immortel ;

Ce n’est que quand un héros tombe

Que le temps lui dresse un autel :

Vivant, la tempête profonde

Pour lui trouble le ciel et l’onde ;

Mort, son ombre envahit le monde.

Sur sa colonne, sans affront,

Comme un fantastique prophète,

Dans le calme ou dans la tempête

Il porte, sans baisser la tête,

Le ciel qui pèse sur son front.

Comme l’obus ou bien la bombe

Qui dans les cieux courbe un éclair,

Sous les palais creuse sa tombe,

Et, se crevant, embrase l’air ;

Ou, comme l’antique sagesse,

Qui, d’un front que la fièvre oppresse

Sous le lourd marteau qui la blesse,

Sort, casque au front, lance au milieu :

Ainsi, d’une tète mortelle,

Sur une enclume solennelle,

La mort, dont le bras nous martèle,

En frappant, fait jaillir un Dieu !