Adieu

Alphonse de Lamartine


Oui, j’ai quitté ce port tranquille,

Ce port si longtemps appelé,

Où loin des ennuis de la ville,

Dans un loisir doux et facile,

Sans bruit mes jours auraient coulé.

J’ai quitté l’obscure vallée,

Le toit champêtre d’un ami ;

Loin des bocages de Bissy,

Ma muse, à regret exilée,

S’éloigne triste et désolée

Du séjour qu’elle avait choisi.

Nous n’irons plus dans les prairies,

Au premier rayon du matin,

Egarer, d’un pas incertain,

Nos poétiques rêveries.

Nous ne verrons plus le soleil,

Du haut des cimes d’Italie

Précipitant son char vermeil,

Semblable au père de la vie,

Rendre à la nature assoupie

Le premier éclat du réveil.

Nous ne goûterons plus votre ombre,

Vieux pins, l’honneur de ces forêts,

Vous n’entendrez plus nos secrets ;

Sous cette grotte humide et sombre

Nous ne chercherons plus le frais,

Et le soir, au temple rustique,

Quand la cloche mélancolique

Appellera tout le hameau,

Nous n’irons plus, à la prière,

Nous courber sur la simple pierre

Qui couvre un rustique tombeau.

Adieu, vallons; adieu, bocages ;

Lac azuré, rochers sauvages,

Bois touffus, tranquille séjour,

Séjour des heureux et des sages,

Je vous ai quittés sans retour.
Déjà ma barque fugitive

Au souffle des zéphyrs trompeurs,

S’éloigne à regret de la rive

Que n’offraient des dieux protecteurs.

J’affronte de nouveaux orages ;

Sans doute à de nouveaux naufrages

Mon frêle esquif est dévoué ,

Et pourtant à la fleur de l’âge,

Sur quels écueils, sur quels rivages

N’ai-je déjà pas échoué ?

Mais d’une plainte téméraire

Pourquoi fatiguer le destin ?

A peine au milieu du chemin,

Faut-il regarder en arrière ?

Mes lèvres à peine ont. goûté

Le calice amer de la vie,

Loin de moi je l’ai rejeté ;

Mais l’arrêt cruel est porté,

Il faut boire jusqu’à la lie !

Lorsque mes pas auront franchi

Les deux tiers de notre carrière,

Sous le poids d’une vie entière

Quand mes cheveux auront blanchi,

Je reviendrai du vieux Bissy

Visiter le toit solitaire

Où le ciel me garde un ami.

Dans quelque retraite profonde,

Sous les arbres par lui plantés,

Nous verrons couler comme l’onde

La fin de nos jours agités.

Là, sans crainte et sans espérance,

Sur notre orageuse existence,

Ramenés par le souvenir,

Jetant nos regards en arrière,

Nous mesurerons la carrière,

Qu’il aura fallu parcourir.
Tel un pilote octogénaire,

Du haut d’un rocher solitaire,

Le soir, tranquillement assis,

Laisse au loin égarer sa vue

Et contemple encor l’étendue

Des mers qu’il sillonna jadis.