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Jules Laforgue


On m’a dit la vie au Far-West et les Prairies,

Et mon sang a gémi :  » Que voilà ma patrie!  »

Déclassé du vieux monde, être sans foi ni loi,

Desperado ! là-bas; là-bas, je serais roi!.

Oh là-bas, m’y scalper de mon cerveau d’Europe!

Piaffer, redevenir une vierge antilope,

Sans littérature, un gars de proie, citoyen

Du hasard et sifflant l’argot californien!

Un colon vague et pur, éleveur, architecte,

Chasseur, pêcheur, joueur, au-dessus des Pandectes!

Entre la mer; et les États Mormons! Des venaisons

Et du whisky! vêtu de cuir, et le gazon

Des Prairies pour lit, et des ciels des premiers âges

Riches comme des corbeilles de mariage!.

Et puis quoi ? De bivouac en bivouac, et la Loi

De Lynch ; et aujourd’hui des diamants bruts aux doigts

Et ce soir nuit de jeu, et demain la refuite

Par la Prairie et vers la folie des pépites!.

Et, devenu vieux, la ferme au soleil-levant,

Une vache laitière et des petits-enfants.

Et, comme je dessine au besoin, à l’entrée

Je mettrais:  » Tatoueur des bras de la contrée!  »

Et voilà. Et puis, si mon grand cœur de Paris

Me revenait, chantant :  » Oh! pas encor guéri!

 » Et ta postérité, pas pour longtemps coureuse !.  »

Et si ton vol, Condor des Montagnes-Rocheuses,

Me montrait l’Infini ennemi du comfort,

Eh bien, j’inventerais un culte d’Âge d’or,

Un code social, empirique et mystique

Pour des Peuples Pasteurs, modernes et védiques !.
Oh ! qu’ils sont beaux les feux de paille! qu’ils sont fous,

Les albums ! et non incassables, mes joujoux !.