Alternances

Alphonse Beauregard


I

Plein de joie en puissance et de force inutile,

Son front de jour en jour plus proche de l’argile,

Il est des temps où l’homme, endurci, ne sent rien

Que le choc des désirs brutaux contre les siens.

Il marche et devant lui les spectacles du monde

Passent sans l’enrichir d’une image féconde.

Tout à coup l’amour vient, lumineux, triomphal,

Et l’homme qu’attirait un paradis banal,

Le dédaigne et se vêt de nouvelle espérance.

Des faits accoutumés changent de résonnance,

Son courage grandit devant les actions,

Son esprit a des heurts d’où naissent des rayons,

Ses rêves, saccadés comme un feu d’artifice,

Vont du rose avenir au pourpre sacrifice.

Il vit avec ceux-là qui, d’un geste hautain,

Jetèrent aux chacals un luxueux destin

Pour un instant d’amour, de folie et d’extase.

Il revoit dans l’histoire, oscillant sur leur base,

Les lourds événements, rochers superposés

Que lança sur le peuple ou retint un baiser.

Toute une mer d’émotions en lui s’agite,

Il saisit, par son cœur que le sang précipite,

Le rythme de la vie au sein de l’univers :

Le majeur des étés, le mineur des hivers,

Les modes alternés en quoi tout recommence,

Le rire des fruits mûrs, le songe des semences,

Et l’aspiration profonde de la nuit

Qui prépare le jour de travail et de bruit.

Des blocs d’ombre, soudain, se barrent de lumière,

Il comprend la pensée inscrite en la matière

Par ceux qui, rayonnants d’aimer et d’exister,

Expriment leur ivresse en œuvres de beauté.

Des plus hauts aux plus bas il voit partout les êtres,

Commandés par l’amour, se chercher, se connaître,

Créer des fleurs, des nids, des ruches, des maisons,

Des groupes, des cités, des forêts des buissons,

Et, vibrant, il respire au centre de la vie.

Riche de sa pensée active et rajeunie,

À la femme du Rêve il accourt la porter,

Tel un prodigieux bouquet diamanté,

Cependant que déjà monte, comme une flamme,

L’orgueil qui de nouveau desséchera son âme.

II

Il est des soirs de lassitude où l’on se dit :

 » Au lieu de déclarer le plaisir interdit,

Pour assouplir un art qui nulle part ne mène,

Au lieu de s’entêter des jours et des semaines

À rendre par des mots un élan virtuel,

Qu’il ferait bon d’atteindre, à chaque effort, un ciel,

D’inventer, en flânant, des romans fantastiques,

De s’entourer de fleurs, de femmes, de musique,

D’écouter sur le bord du fleuve, les grillons :

Qu’il serait doux d’avoir l’âme d’un papillon !  »

Et l’on s’en va musant.

Mais, ô Matière épaisse.

Matière envahisseuse, enlisante maîtresse,

On ne s’approche pas impunément de toi.

Le Rêve délaissé devient désir étroit,

Lentement le regard de poussière se voile,

Les mots perdent leur don d’imagiers, une voile

N’évoque plus les beaux paysages lointains.

La pensée apparaît un labeur surhumain,

On l’écarte et bientôt, n’en sachant plus l’usage,

On est forcé d’entendre en soi le bavardage

De tous les appétits bornés et primitifs.

Les minuscules fais et les besoins chétifs

Forment une broussaille opaque, où l’on végète

Dans la trouble stupeur de l’herbe et de la bête.

Un jour on se revoit comme au temps merveilleux

Où se traçaient dans l’air des symboles de feu,

Où des actes obscurs démasquaient leur puissance,

Où l’on tendait les bras, ivre de connaissance,

Où l’on improvisait des chants à la Beauté.

Lors, maudissant sa chute à l’animalité,

On reprend, forcené, l’assaut des altitudes.

Jusqu’à ce qu’on retombe, un soir de lassitude.