Apparition

Victor Hugo


Je vis un ange blanc qui passait sur ma tête ;

Son vol éblouissant apaisait la tempête,

Et faisait taire au loin la mer pleine de bruit.

— Qu’est-ce que tu viens faire, ange, dans cette nuit ?

Lui dis-je. Il répondit : — Je viens prendre ton âme.

Et j’eus peur, car je vis que c’était une femme ;

Et je lui dis, tremblant et lui tendant les bras :

— Que me restera-t-il ? car tu t’envoleras.

Il ne répondit pas ; le ciel que l’ombre assiége

S’éteignait — Si tu prends mon âme, m’écriai-je,

Où l’emporteras-tu ? montre-moi dans quel lieu.

Il se taisait toujours. — Ô passant du ciel bleu,

Es-tu la mort ? lui dis-je, ou bien es-tu la vie ?

Et la nuit augmentait sur mon âme ravie,

Et l’ange devint noir, et dit : — Je suis l’amour.

Mais son front sombre était plus charmant que le jour,

Et je voyais, dans l’ombre où brillaient ses prunelles,

Les astres à travers les plumes de ses ailes.

Jersey, septembre 1855.