Appréhension

Alphonse Beauregard


Ai-je voulu ma vie assez libre et changeante,

Pleine d’amour, de bruit, de départs et de jeu ?

L’ai-je nourrie assez de labeurs, de tourmentes,

De quadrilles parmi les passions hurlantes

Et de courses vaguant des bas-fonds jusqu’à Dieu ?

J’allais prophétisant : Je pourrai, les jours fades,

Susciter des jardins complets de souvenirs

Et m’arrêter, pensif, à chacun de mes stades.

Ému, je reverrai les espoirs et les rades,

Dans les matins flambants, s’estomper et grandir.

Or voici que le feu créateur m’abandonne

Et que nul fétichisme à sa place ne vient.

D’appeler le passé somptueux l’heure sonne.

Vain projet ! Au seul temps où sa force bouillonne

Mon esprit peut construire un temple aérien.

Sur des pointes de fer roule ma conscience.

Je veux dormir, m’emplir d’ombre, ne pas penser,

Et je crains, à me voir chercher l’inexistence,

De n’avoir point, jadis, rêvé de vie intense

Autant que je n’aspire à me décomposer.