Après La Pluie

Tristan Corbière


J’aime la petite pluie

Qui s’essuie

D’un torchon de bleu troué !

J’aime l’amour et la brise,

Quand ça frise

Et pas quand c’est secoué.
– Comme un parapluie en flèches,

Tu te sèches,

Ô grand soleil ! grand ouvert

À bientôt l’ombrelle verte

Grand’ ouverte !

Du printemps été d’hiver.
La passion c’est l’averse

Qui traverse !

Mais la femme n’est qu’un grain :

Grain de beauté, de folie

Ou de pluie

Grain d’orage ou de serein.
Dans un clair rayon de boue,

Fait la roue,

La roue à grand appareil,

– Plume et queue une Cocotte

Qui barbote ;

Vrai déjeuner de soleil !
–  » Anne ! ou qui que tu sois, chère

Ou pas chère,

Dont on fait, à l’oeil, les yeux

Hum Zoé ! Nadjejda ! Jane !

Vois : je flâne,

Doublé d’or comme les cieux !
 » English spoken ? Espagnole ?

Batignolle ?

Arbore le pavillon

Qui couvre ta marchandise,

Ô marquise

D’Amaëgui ! Frétillon !
 » Nom de singe ou nom d’Archange ?

Ou mélange ?

Petit nom à huit ressorts ?

Nom qui ronfle, ou nom qui chante ?

Nom d’amante ?

Ou nom à coucher dehors ?
 » Veux-tu, d’une amour fidelle,

Éternelle !

Nous adorer pour ce soir ?

Pour tes deux petites bottes

Que tu crottes,

Prends mon coeur et le trottoir !
 » N’es-tu pas doña Sabine ?

Carabine ?

Dis : veux-tu le paradis

De l’Odéon ? traversée

Insensée !

On emporte des radis.  »
C’est alors que se dégaine

La rengaine :

– Vous vous trompez Quel émoi !

Laissez-moi je suis honnête

– Pas si bête !

– Pour qui me prends-tu ? Pour moi !
 » Prendrais-tu pas quelque chose

Qu’on arrose

Avec n’importe quoi du

Jus de perles dans des coupes

D’or ? Tu coupes !

Mais moi ? Mina, me prends-tu ?
– Pourquoi pas : ça va sans dire !

– Ô sourire !

Moi, par-dessus le marché !

Hermosa, tu m’as l’air franche

De la hanche !

Un cuistre en serait fâché !
– Mais je me nomme Aloïse

– Héloïse !

Veux-tu, pour l’amour de l’art,

– Abeilard avant la lettre

Me permettre

D’être un peu ton Abeilard ?  »
Et, comme un grain blanc qui crève,

Le doux rêve

S’est couché là, sans point noir

Donne à ma lèvre apaisée,

 » La rosée

D’un baiser-levant Bonsoir
 » C’est le chant de l’alouette,

Juliette !

Et c’est le chant du dindon.

Je te fais, comme l’aurore

Qui te dore,

Un rond d’or sur l’édredon. «