Au Lieu De Songer À Se Créer Une Position

Jules Laforgue


Mon cher fils,

Retenez bien ce que je vous dis :

 » L’homme est un animal qui se fait des outils (1). »

 » Le temps, c’est de l’argent.  »  » Moi, je n’aime pas Rome,

 » Ça sent la mort (2). » On n’est pas ici-bas, jeune homme,

Pour  » nager dans le bleu « , pour se mettre au balcon,

Cracher sur un certain pavé, suivre un flocon

De nuage qui passe et vivre à l’aventure.

 » Un père est un ami donné par la nature (3) »,

Et vous êtes dans l’âge où l’on devrait chercher

Une position,

Ton père,

– Oh! chevaucher

Sur le vent, à travers les steppes infinies,

Où solennellement, inondés d’harmonies,

Voguent mondes, soleils, atomes d’un instant,

Dont la pensée écrase, et qui marquent pourtant

Une seconde !peine !l’horloge éternelle,

Qui regarde en pitié la ronde universelle!

Chevaucher! chevaucher! d’un vol si foudroyant

Que le vent de ma course, au loin la balayant,

Éteigne la poussière ardente des étoiles!

Que j’entende siffler mes os vides de moelles!

Et, roulant éperdu par ces champs de la mort,

Où les soleils éteints roulent fumants encor,

Que je brise l’écorce où mon cerveau se fige

Et que je montre alors l’âme ivre de vertige!

Sous le mystique aspect d’une langue de feu,

Semblable à ce fripon de feu-follet tout bleu

Qui vient valser, la nuit, sur la tombe d’ivoire

Où, depuis quinze jours, si j’ai bonne mémoire, –

Pourrit la bien-aimée aux longues tresses d’or,

Pauvre Lotte! Ah! misère! Ou bien pareille encor

À la belle grenade en drap c9uleur garance

Des collets d’artilleurs au doux pays de France,

Des ailes!

Vains espoirs! Sur la terre d’exil

II faut ramper, ainsi que la limace au fil

D’argent! Ramper! toujours ramper! Voir des notaires

Et des grammairiens, Coppée et des rosières!

– Ah! pour me consoler, Sarah, toi qui jamais

N’as parlé ni souri, toi dont les yeux de jais

Semblent toujours chercher au delà de l’espace,

Apporte, apporte une outre et remplis-Ia, de grâce,

De ce vin de palmier capiteux et vermeil

Qui jaillit de ton sein au coucher du soleil;

Car je sens grelotter mon cœur contre mes côtes

Et le spleen m’envahir, et le froid, tristes hôtes!
1. Franklin.

2. ÉmiÌe de Girardin.

3. Démétrius, tragédie du sieur Baudouin.