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Au Théâtre

On jouait un opéra-bouffe.

C’est le nom qu’on donne aujourd’hui

Aux farces impures dont pouffe

Notre siècle si fier de lui.

On riait très fort. La machine

Était bête, et sale souvent,

Et se passait dans cette Chine

De théâtre et de paravent.

Poussahs, pagodes et lanternes,

Vous voyez la chose d’ici.

Et les Athéniens modernes

Bissaient les plus honteux lazzi.

Deux mandarins – on pâmait d’aise

A ce comique et fin détail –

Étaient l’un maigre et l’autre obèse

Et coquetaient de l’éventail ;

Et la convoitise sournoise

Des messieurs chauves et pesants

Lorgnaient une jeune Chinoise

Agée à peine de seize ans.

Adorable, l’air un peu bête,

Toute de gaze et de paillon,

Deux épingles d’or sur la tête,

Elle semblait un papillon.

Elle n’était pas même émue

Et, toute rose sous son fard,

Forçait sa frêle voix en mue

Qu’étouffait l’orchestre bavard.

C’était bien la grâce éphémère,

L’enfance, la gaîté, l’essor,

Et l’on devinait que sa mère

Ne l’avait pas vendue encor.

Je me sentais rougir de honte

Quand elle disait certains mots,

Comme la princesse du conte

Qui crachait serpents et crapauds.

Je songeais à la demoiselle

Qu’on invite en saluant bas,

Et, baissant ses yeux de gazelle,

Qui répond :  » Je ne valse pas ;  »

A l’héritière très titrée

De l’altier faubourg Saint-Germain

Que suit un laquais en livrée

Portant le missel à la main ;

Et même à la libre grisette

Que font danser les calicots

Dans des bals ayant pour musette

Des mirlitons peu musicaux.

Et je me disais :  » Ouvrière,

Fille de noble ou de bourgeois,

A cette heure fait sa prière

Ou rêve à l’amour de son choix ;

 » Et, pendant ce temps-là, le père,

Le frère, même un fiancé,

Sont peut-être dans ce repaire,

Devant ce spectacle insensé,

 » Et, dans le vertige où les plonge

Cet art érotique et scabreux,

Sans doute qu’aucun d’eux ne songe

A cette enfant qu’on perd pour eux.

 » Siècle de toi-même idolâtre,

Epoque aux grands mots puérils,

Les spectacles de ton théâtre

Sont moins sanglants, mais sont plus vils.

 » Cette innocente, encore dupe,

Qui ne sait pas dans quel dessein

On fait aussi courte sa jupe

Et l’on découvre autant son sein,

 » Cette victime, c’est la tienne,

Multitude aux instincts fangeux !

C’est toujours la jeune chrétienne

Toute nue au milieu des jeux ;

 » Ce sont toujours tes mille têtes

Fixant leurs yeux de basilic

Sur la femme livrée aux bêtes,

Sur l’enfant jetée au public !  »

– Je m’indignais, et, sur la scène,

Celle qui n’avait pas seize ans

Chantait un couplet trop obscène

Pour qu’elle en pût savoir le sens,

Et, l’horreur crispant ma narine,

Loin du mauvais lieu je m’enfuis,

Respirant à pleine poitrine

L’air salubre et glacé des nuits.