Au Vieux Roscoff

Tristan Corbière


Berceuse en Nord-Ouest mineur
Trou de flibustiers, vieux nid

À corsaires ! dans la tourmente,

Dors ton bon somme de granit

Sur tes caves que le flot hante
Ronfle à la mer, ronfle à la brise ;

Ta corne dans la brume grise,

Ton pied marin dans les brisans

– Dors : tu peux fermer ton œil borgne

Ouvert sur le large, et qui lorgne

Les Anglais, depuis trois cents ans.
– Dors, vieille coque bien ancrée ;

Les margats et les cormorans

Tes grands poètes d’ouragans

Viendront chanter à la marée

– Dors, vieille fille-à-matelots ;

Plus ne te soûleront ces flots

Qui te faisaient une ceinture

Dorée, aux nuits rouges de vin,

De sang, de feu ! Dors Sur ton sein

L’or ne fondra plus en friture.
– Où sont les noms de tes amants

– La mer et la gloire étaient folles !

Noms de lascars ! noms de géants !

Crachés des gueules d’espingoles
Où battaient-ils, ces pavillons,

Écharpant ton ciel en haillons !

– Dors au ciel de plomb sur tes dunes

Dors : plus ne viendront ricocher

Les boulets morts, sur ton clocher

Criblé comme un prunier de prunes
– Dors : sous les noires cheminées,

Écoute rêver tes enfants,

Mousses de quatre-vingt-dix ans,

Épaves des belles années

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Il dort ton bon canon de fer,

À plat-ventre aussi dans sa souille,

Grêlé par les lunes d’hyver

Il dort son lourd sommeil de rouille.

– Va : ronfle au vent, vieux ronfleur,

Tiens toujours ta gueule enragée

Braquée à l’Anglais ! et chargée

De maigre jonc-marin en fleur
Roscoff. Décembre