Aurora

Tristan Corbière


appareillage d’un brick corsaire
 » Quand l’on fut toujours vertueux

L’on aime à voir lever l’aurore  »
Cent vingt corsairiens, gens de corde et de sac,

À bord de la Mary-Gratis, ont mis leur sac.

– Il est temps, les enfants ! on a roulé sa bosse

Hisse ! C’est le grand-foc qui va payer la noce.

Étarque ! Leur argent les fasse tous cocus !

La drisse du grand-foc leur rendra leurs écus

– Hisse hoé ! C’est pas tant le gendarm’ qué jé r’grette !

– Hisse hoà ! C’est pas ça ! Naviguons, ma brunette !
Va donc Mary-Gratis, brick écumeur d’Anglais !

Vire à pic et dérape ! Un coquin de vent frais

Largue, en vrai matelot, les voiles de l’aurore ;

L’écho des cabarets de terre beugle encore

Eux répondent en chœur, perchés dans les huniers,

Comme des colibris au haut des cocotiers :

 » Jusqu’au revoir, la belle,

 » Bientôt nous reviendrons  »
Ils ont bien passé là quatre nuits de liesse,

Moitié sous le comptoir et moitié sur l’hôtesse

 » Tâchez d’être fidèle,

 » Nous serons bons garçons  »
– Évente les huniers ! C’est pas ça qué jé r’grette

– Brasse et borde partout ! Naviguons, ma brunette !

– Adieu, séjour de guigne ! Et roule, et cours bon bord

Va, la Mary-Gratis ! au nord-est quart de nord.
Et la Mary-Gratis, en flibustant l’écume,

Bordant le lit du vent se gîte dans la brume.

Et le grand flot du large en sursaut réveillé

À terre va bâiller, s’étirant sur le roc :

Roul’ ta bosse, tout est payé

Hiss’ le grand foc !
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ils cinglent déjà loin. Et, couvrant leur sillage,

La houle qui roulait leur chanson sur la plage

Murmure sourdement, revenant sur ses pas :

– Tout est payé, la belle ! ils ne reviendront pas.