Aux Sans Cou

Robert Desnos


Maisons sans fenêtres, sans portes, aux toits défoncés,

Portes sans serrures,

Guillotine sans couperet

C’est à vous que je parle qui n’avez plus d’oreilles,

Plus de bouche, de nez, d’yeux, de cheveux, de cervelle,

Plus de cou.

Vous surgissez d’un pas ferme au détour de la rue qui mène à la taverne.

Vous vous attablez, vous buvez, vous buvez sec, vous buvez bien,

Et bientôt le vin circule dans vos cœurs, y amène une nouvelle vie :

 » Qu’as-tu fait de ta perruque  » dit un sans cou à un autre sans cou,

Qui se détourne sans mot dire

Et qu’on expulse, et qu’on sort et qu’on traîne et qu’on foule aux pieds.

 » Et toi, qu’as-tu ?  »

 » Je suis celui contre lequel se dressent toutes les lois.

Celui que les partis extrêmes appellent encore un criminel.

Je suis de droit commun,

Je suis de droit commun, banal comme le four où l’on cuisait le pain de nos pères.

Je suis le rebelle de toute civilisation,

L’abject assassin, le vil suborneur de fillettes, le satyre,

Le méprisable voleur,

Je suis le traître et je suis le lâche,

Mais il faut peut-être plus de courage

Pour éteindre en soi la moralité des fables idiotes

Que pour tenir tête à l’opinion.

(Ce qui n’est déjà pas si mal comme courage.)

Je suis l’insoumis à toutes règles,

L’ennemi de tous les législateurs,

Anarchiste ? pas même.

Je suis celui sur lequel pèse l’essieu de n’importe quel code,

L’homme aux sens surhumains.

J’annonce le Moïse de demain

Et demain ce Moïse exterminera ceux qui me ressemblent,

Le dupe éternelle,

Le sans cou,

Et versez-moi du vin, et choquons notre verre.  »
Maintenant qu’il a fini de parler,

Je reprends la parole :

 » Vous avez le bonjour,

Le bonjour de Robert Desnos, de Robert le Diable, de Robert Macaire, de Robert Houdin, de Robert Robert, de Robert mon oncle,

Et chantez avec moi, tous en chœur, allons, la petite dame à droite,

Le monsieur barbu à gauche,

Un, deux, trois :

Vous avez le bonjour,

Le bonjour de Robet Desnos, de Robert le Diable, de Robert Macaire, de Robert Houdin, de Robert Robert, de Robert mon oncle  »

J’en passe et des meilleurs.

Mes sans cou, mes chers sans cou,

Hommes nés trop tôt, éternellement trop tôt,

Hommes qui auriez trempé dans les révolutions de demain

Si le destin ne vous imposait de faire les révolutions pour en mourir,

Hommes assoiffés de trop de justice,

Hommes de la fosse commune au pied du mur des fédérés,

Malgré les balles pointillées autour du cou.

Hommes des enclos ménagés en plein cimetière,

Car on ne mélange pas les étendards avec les torchons.

On cloue ceux-ci aux hampes,

Et c’est eux qui, humiliés,

Claquent si lamentablement dans le vent de l’aube

À l’heure où le couperet en tombant

Fait résonner les échos des Santés éternelles.