Bambine

Tristan Corbière


Tu dors sous les panais, capitaine Bambine

Du remorqueur havrais l’Aimable Proserpine,

Qui, vingt-huit ans, fis voir au Parisien béant,

Pour vingt sous : L’OCÉAN ! L’OCÉAN !! L’OCÉAN !!!
Train de plaisir au large. On double la jetée

En rade : y a-z-un peu d’gomme Une mer démontée

Et la cargaison râle : Ah ! commandant ! assez !

Assez, pour notre argent, de tempête ! cessez !
Bambine ne dit mot. Un bon coup de mer passe

Sur les infortunés : Ah, capitaine ! grâce !

– C’est bon si ces messieurs et dam’s ont leur content ?

C’est pas pour mon plaisir, moi, v’s êtes mon chargement :

Pare à virer
Malheur ! le coquin de navire

Donne en grand sur un banc Stoppe ! Fini de rire

Et talonne à tout rompre, et roule bord sur bord

Balayé par la lame : À la fin, c’est trop fort !

Et la cargaison rend des cris rend tout ! rend l’âme

Bambine fait les cent pas.

Un ange, une femme

Le prend : C’est ennuyeux ça, conducteur ! cessez !

Faites-moi mettre à terre, à la fin ! c’est assez !
Bambine l’élongeant d’un long regard austère :

– À terre ! q’vous avez dit ? vous avez dit : à terre

À terre ! pas dégoûtaî ! Moi-z’aussi, foi d’mat’lot,

J’voudrais ben ! attendu q’si t’-ta-l’heure l’prim’ flot

Ne soulag’ pas la coque : vous et moi, mes princesses

J’bêrons ben, sauf respect, la lavure éd’nos fesses !
Il reprit ses cent pas, tout à fait mal bordé :

– À terre ! j’crâis ftre ben ! Les femm’s ! pas dégoûté !
Hâvre-de-Grâce. La Hêve. Août.