Bohême De Chic

Tristan Corbière


Ne m’offrez pas un trône !

À moi tout seul je fris,

Drôle, en ma sauce jaune

De chic et de mépris.
Que les bottes vernies

Pleuvent du paradis,

Avec des parapluies

Moi, va-nu-pieds, j’en ris !
— Plate époque râpée,

Où chacun a du bien ;

Où, cuistre sans épée,

Le vaurien ne vaut rien !
Papa, — pou, mais honnête, —

M’a laissé quelques sous,

Dont j’ai fait quelque dette,

Pour me payer des poux !

Son habit, mis en perce,

M’a fait de beaux haillons

Que le soleil traverse ;

Mes trous sont des rayons
Dans mon chapeau, la lune

Brille à travers les trous,

Bête et vierge comme une

Pièce de cent sous !
— Gentilhomme ! à trois queues :

Mon nom mal ramassé

Se perd à bien des lieues

Au diable du passé !
Mon blason, — pas bégueule,

Est, comme moi, faquin :

— Nous bandons à la gueule,

Fond troué d’arlequin. —
Je pose aux devantures

Où je lis : — DÉFENDU

DE POSER DES ORDURES —

Roide comme un pendu !

Clignotte entre mes yeux.

Ma Muse est grise ou blonde.

Je l’aime et ne sais pas ;

Elle est à tout le monde.

Mais — moi seul — je la bats !
À moi ma Chair-de-poule !

À toi ! Suis-je pas beau,

Quand mon baiser te roule

À crû dans mon manteau !
Je ris comme une folle

Et sens mal aux cheveux,

Quand ta chair fraîche colle

Contre mon cuir lépreux !

Et me plante sans gêne

Dans le plat du hasard,

Comme un couteau sans gaine

Dans un plat d’épinard.
Je lève haut la cuisse

Aux bornes que je voi :

Potence, pavé, suisse,

Fille, priape ou roi !
Quand, sans tambour ni flûte.

Un servile estafier

Au violon me culbute,

Je me sens libre et fier !
Et je laisse la vie

Pleuvoir sans me mouiller.

En attendant l’envie

De me faire empailler.
— Je dors sous ma calotte,

La calotte des cieux ;

Et l’étoile palotte