Chanson (5)

Victor Hugo


Sa grandeur éblouit l’histoire.

Quinze ans, il fut

Le dieu que traînait la victoire

Sur un affût ;
L’Europe sous la loi guerrière

Se débattit. –

Toi, son singe, marche derrière,

Petit, petit.
Napoléon dans la bataille,

Grave et serein,

Guidait à travers la mitraille

L’aigle d’airain.

Il entra sur le pont d’Arcole,

Il en sortit. –

Voici de l’or, viens, pille et vole,

Petit, petit.
Berlin, Vienne, étaient ses maîtresses ;

Il les forçait,

Leste, et prenant les forteresses

Par le corset.
Il triompha de cent bastilles

Qu’il investit. –

Voici pour toi, voici des filles,

Petit, petit.
Il passait les monts et les plaines,

Tenant en main

La palme, la foudre, et les rênes

Du genre humain ;
Il était ivre de sa gloire

Qui retentit. –

Voici du sang, accours, viens boire,

Petit, petit.
Quand il tomba, lâchant le monde,

L’immense mer

Ouvrit à sa chute profonde

Son gouffre amer ;

Il y plongea, sinistre archange,

Et s’engloutit. –

Toi, tu te noieras dans la fange,

Petit, petit.

Jersey. Septembre 1853.