Chant D’amour (v)

Alphonse de Lamartine


Viens, cherchons cette ombre propice

Jusqu’à l’heure où de ce séjour

Les fleurs fermeront leur calice

Aux regards languissants du jour.

Voilà ton ciel, ô mon étoile !

Soulève, oh ! soulève ce voile,

Éclaire la nuit de ces lieux ;

Parle, chante, rêve, soupire,

Pourvu que mon regard attire

Un regard errant de tes yeux.
Laisse-moi parsemer de roses

La tendre mousse où tu t’assieds,

Et près du lit où tu reposes

Laisse-moi m’asseoir à tes pieds.

Heureux le gazon que tu foules,

Et le bouton dont tu déroules

Sous tes doigts les fraîches couleurs !

Heureuses ces coupes vermeilles

Que pressent tes lèvres, pareilles

Aux frelons qui tètent les fleurs !
Si l’onde des lis que tu cueilles

Roule les calices flétris,

Des tiges que ta bouche effeuille

Si le vent m’apporte un débris,

Si ta bouche qui se dénoue

Vient, en ondulant sur ma joue,

De ma lèvre effleurer le bord ;

Si ton souffle léger résonne,

Je sens sur mon front qui frissonne

Passer les ailes de la mort.
Souviens-toi de l’heure bénie

Où les dieux, d’une tendre main,

Te répandirent sur ma vie

Comme l’ombre sur le chemin.

Depuis cette heure fortunée,

Ma vie à ta vie enchaînée,

Qui s’écoule comme un seul jour,

Est une coupe toujours pleine,

Où mes lèvres à longue haleine

Puisent l’innocence et l’amour.
Ah ! lorsque mon front qui s’incline

Chargé d’une douce langueur,

S’endort bercé sur ta poitrine

Par le mouvement de ton coeur

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