Cris D’aveugle

Tristan Corbière


Sur l’air bas-breton Ann hini goz.
L’œil tué n’est pas mort

Un coin le fend encor

Encloué je suis sans cercueil

On m’a planté le clou dans l’œil

L’œil cloué n’est pas mort

Et le coin entre encor
Deus misericors

Deus misericors

Le marteau bat ma tête en bois

Le marteau qui ferra la croix

Deus misericors

Deus misericors

Les oiseaux croque-morts

Ont donc peur à mon corps

Mon Golgotha n’est pas fini

Lamma lamma sabacthani

Colombes de la Mort

Soiffez après mon corps
Rouge comme un sabord

La plaie est sur le bord

Comme la gencive bavant

D’une vieille qui rit sans dent

La plaie est sur le bord

Rouge comme un sabord
Je vois des cercles d’or

Le soleil blanc me mord

J’ai deux trous percés par un fer

Rougi dans la forge d’enfer

Je vois un cercle d’or

Le feu d’en haut me mord
Dans la moelle se tord

Une larme qui sort

Je vois dedans le paradis

Miserere, De profundis

Dans mon crâne se tord

Du soufre en pleur qui sort

Bienheureux le bon mort

Le mort sauvé qui dort

Heureux les martyrs, les élus

Avec la Vierge et son Jésus

Ô bienheureux le mort

Le mort jugé qui dort
Un Chevalier dehors

Repose sans remords

Dans le cimetière bénit

Dans sa sieste de granit

L’homme en pierre dehors

A deux yeux sans remords
Ho je vous sens encor

Landes jaunes d’Armor

Je sens mon rosaire à mes doigts

Et le Christ en os sur le bois

À toi je baye encor

Ô ciel défunt d’Armor
Pardon de prier fort

Seigneur si c’est le sort

Mes yeux, deux bénitiers ardents

Le diable a mis ses doigts dedans

Pardon de crier fort

Seigneur contre le sort
J’entends le vent du nord

Qui bugle comme un cor

C’est l’hallali des trépassés

J’aboie après mon tour assez

J’entends le vent du nord

J’entends le glas du cor
Menez Arrez.