Décourageux

Tristan Corbière


Ce fut un vrai poète : Il n’avait pas de chant.

Mort, il aimait le jour et dédaigna de geindre.

Peintre : il aimait son art Il oublia de peindre

Il voyait trop Et voir est un aveuglement.
– Songe-creux : bien profond il resta dans son rêve ;

Sans lui donner la forme en baudruche qui crève,

Sans ouvrir le bonhomme, et se chercher dedans.
– Pur héros de roman : il adorait la brune,

Sans voir s’elle était blonde Il adorait la lune ;

Mais il n’aima jamais Il n’avait pas le temps.
– Chercheur infatigable : Ici-bas où l’on rame,

Il regardait ramer, du haut de sa grande âme.

Fatigué de pitié pour ceux qui ramaient bien
Mineur de la pensée : il touchait son front blême,

Pour gratter un bouton ou gratter le problème

Qui travaillait là Faire rien.
– Il parlait :  » Oui, la Muse est stérile ! elle est fille

D’amour, d’oisiveté, de prostitution ;

Ne la déformez pas en ventre de famille

Que couvre un étalon pour la production !
 » Ô vous tous qui gâchez, maçons de la pensée !

Vous tous que son caprice a touchés en amants,

– Vanité, vanité La folle nuit passée,

Vous l’affichez en charge aux yeux ronds des manants !
 » Elle vous effleurait, vous, comme chats qu’on noie,

Vous avez accroché son aile ou son réseau,

Fiers d’avoir dans vos mains un bout de plume d’oie,

Ou des poils à gratter, en façon de pinceau !  »
– Il disait :  » Ô naïf Océan ! Ô fleurettes,

Ne sommes-nous pas là, sans peintres, ni poètes !

Quel vitrier a peint ! quel aveugle a chanté !

Et quel vitrier chante en raclant sa palette,
 » Ou quel aveugle a peint avec sa clarinette !

– Est-ce l’art ?  »

– Lui resta dans le Sublime Bête

Noyer son orgueil vide et sa virginité.
Méditerranée.