Denys, Tyran De Syracuse

Anatole France


LE TYRAN
Je suis roi, fils de Zeus, car Zeus ayant reçu

Dans sa couche d’airain la Nuit aux sombres voiles,

En son flanc mit mon germe. Ainsi je fus conçu

Avant que dans les cieux veillassent les étoiles.
LE CHŒUR
Fils auguste de Zeus et de la sombre Nuit,

Ne pleure point des cieux l’obscurité première :

Nos yeux sont si bien clos que le soleil qui luit,

N’y pourrait pas glisser un trait de sa lumière.
LE TYRAN
Sachez-le bien : je suis entre vous et les cieux,

Et je viens parmi vous, esclaves aux fronts pâles,

Afin que vous n’ayez que ma bouche et mes yeux ;

Et moi j’enfanterai seul entre tous vos mâles.
LE CHŒUR
Et tu nous vois aussi, troupeau morne et tremblant,

Au poids de ton cothurne accoutumer nos nuques.

La belle Liberté nous a tendu son flanc,

Et nous avons connu que nous étions eunuques.

LE TYRAN
Si certains sont tentés de répandre, imprudents !

Le miel que sur leur langue a mis l’Abeille antique,

Qu’ils se coupent plutôt la langue avec leurs dents,—

Pour que vous l’approuviez, voici ma politique.
LE CHŒUR
Parle, et ne crains plus, roi, l’Abeille et son miel d’or :

Sur des lèvres sans voix l’Abeille est expirée ;

Son miel, trop fort pour nous, en paix suinte encor

Aux fentes des tombeaux sur la route sacrée.
LE TYRAN
Or, vous saurez ceci de moi, qu’une cité

Ne vaut pas tant par l’or qui sort des lèvres sages,

Que par le fer aigu que portent au côté

Ceux qui font dans le sang fleurir les nouveaux âges.
LE CHŒUR
Je suis de ton avis, ô roi, me souvenant

Que l’an dernier, trois cents bonnes têtes civiques,

En vérité faisaient un effet surprenant

Sur les murs ennemis, mornes, au bout des piques.
LE TYRAN
Et je vous dis ceci : quand sous le hêtre épais,

Assis pour vous juger, je tiendrai la balance,

J’ordonne que vous tous me regardiez en paix

Au plateau des amis jeter mon fer de lance.
LE CHŒUR
Devant ta chaise d’or nous nous tiendrons soumis.

Roi, nous haïssons tous les balances égales,

Mais au plateau penchant, étant de tes amis,

Nous mettrons jusqu’aux clous qui tiennent nos sandales.
LE TYRAN
Or, ceux que d’entre vous le plus j’honorerai,

Porteront à genoux à mes blanches cavales,

De l’avoine dorée, et je leur permettrai

De prendre les troupeaux des peuplades rivales.
LE CHŒUR
Nous briguons tous l’honneur d’apporter à genoux

Une avoine dorée à tes cavales blanches,

Ô roi ; puis, pour ton lit, nous engraissons chez nous,

Nos femmes aux grands yeux, nos sœurs aux belles hanches.
LE TYRAN
C’est bien, mais pour rançon, ô dormante cité,

Du marbre de tes dieux et du sang de tes sages ;

Pour rançon de ta gloire et de ta liberté,

Quel est donc le trésor que de moi tu présages?
LE CHŒUR
La volupté qui donne et parfume la mort,

Les spasmes énervants des amours infécondes ;

Et, pour farder nos fronts que blêmit le remord,

La lie âcre du vin et des bouches immondes.
Anatole France.