Dernière Amoureuse

Alphonse Daudet


A l’heure d’amour, l’autre soir,

La Mort près de moi vint s’asseoir ;

S’asseoir, près de moi, sur ma couche.
En silence, elle s’accouda.

Sur mes yeux clos elle darda

Son grand œil noir, lascif et louche ;
Puis, comme l’amante à l’amant,

Elle mit amoureusement

Sa bouche sur ma bouche !
 » Viens, dit le spectre en m’enlaçant,

 » Viens sur mon cœur, viens dans mon sang

 » Savourer de longues délices.
 » Viens ; la couche, ô mon bien-aimé !

 » A son oreiller parfumé,

 » Ses draps chauds comme des pelisses.
 » Nous nous chérirons nuit et jour :

 » Nos âmes sont deux fleurs d’amour,

 » Nos lèvres deux calices.  »
Je crus, sur mon front endormi,

Sentir passer un souffle ami

D’une saveur déjà connue.
J’eus un rêve délicieux.

Je lui dis, sans ouvrir les yeux :

 » Chère, vous voilà revenue !
 » Vous voilà ! mon cœur rajeunit.

 » Fauvette, qui revient au nid,

 » Sois-y la bienvenue.
 » Sans remords comme sans pitié,

 » Méchante, on m’avait oublié ;

 » Allons, venez, Mademoiselle.
 » Je consens à vous pardonner,

 » Mais avant, je veux enchaîner

 » Ma folle petite gazelle.  »
Et, comme je lui tends les bras,

Le spectre me répond tout bas :

 » C’est moice n’est pas elle  »
 » C’est toi, la Mort ! eh bien ! tant mieux.

 » Mon âme est veuve ; mon cœur vieux,

 » J’avais besoin d’une maîtresse.
 » Une tombe est un rendez-vous

 » Comme un autre ; prélassons-nous

 » Dans une éternelle caresse !  »
Je l’embrasse ; elle se défend,

Recule et me dit :  » Cher enfant,

 » Attends, rien ne nous presse !
 » Gardons-nous pour des temps meilleurs ;

 » Mais aujourd’hui, je cherche ailleurs

 » Des amoureux en hécatombe.
 » Ailleurs, je vais me reposer

 » Et couper en deux le baiser

 » D’un ramier et de sa colombe !
 » Sois heureux, tu me reverras ;

 » Sois amoureux, et tu seras

 » Mûr pour la tombe ! «