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Dernières Paroles Du Poète

Je vais mourir, je vais bientôt mourir ; qu’on ouvre

La croisée et que j’aie un rayon de soleil

Sur mon lit et la ronde endormeuse des mouches ;

Que tout le jour sourie à mon dernier sommeil ;

Qu’on me couvre de fleurs, que l’air frais du matin

M’apporte encor les clairs effluves du jardin

Où mon frère aux cheveux dorés creuse le sable.

Je vais mourir ; il ne faut pas vous attrister,

Nous sommes ici-bas des roses de passage

Qu’un vent plein de sel pur souffle à l’Eternité.

Mes soeurs, priez, ma mère ô mère, êtes-vous là ?

Entrelacez mes doigts sans force au crucifix

Et donnez le baiser du soir à votre fils ;

Dites paisiblement : le Seigneur l’appela.

Parlez, souriez-moi, prenez mes mains Vous êtes

Frémissante et mon coeur vous devine inquiète

C’est que je fus vraiment un enfant de caresse ;

Ah ! oui, tous les parfums qui font oublier, toutes

Les vénéneuses fleurs qu’on cueille au bord des routes

Ce fut bref comme un doigt qui descend une harpe

Et mon printemps s’est envolé comme une écharpe.

Vous m’aviez fait tendre et câlin, pardonnez-moi ;

La chair est chose douce à la chair, j’étais jeune,

Et je vous ai caché de plus amers émois,

Quand, ma mère, vous vous cachiez pour pleurer seule.

Mais j’offre ma prière humble et fervente à Dieu

Dont la clarté palpite en moi légère et neuve

Comme un papillon blanc passe sur le ciel bleu.

– La rumeur du dehors ruisselle comme un fleuve ;

Les gens joyeux, leur livre en main, vont à la messe. –

Je sens mon coeur obscur s’éteindre et j’ai des larmes

Aux yeux comme le ciel nocturne a des étoiles.

La vie en moi semble un chant qui s’éloigne et cesse.

J’implore, ô juste Dieu, votre bonté profonde :

Et maintenant, brisez ma ruche dans ce monde,

Qu’ouvrant son vol enfin vers les célestes landes,

Mon âme, fugitive abeille d’or, se fonde

Dans l’essaim frémissant des cloches du dimanche.
28 novembre 1897.