Destins

Albert Samain


O femme, chair tragique, exquisement amère,

Femme, notre mépris sublime et notre Dieu,

O monstre de douceur, et cavale de feu,

Qui galopes plus vite encor que la Chimère.
Femme, qui nous attends dans l’ombre au coin du bois,

Quand, chevaliers d’avril, en nos armures neuves

Nous allons vers la vie, et descendons les fleuves

En bateaux pavoisés, le rameau vert aux doigts.
L’oriflamme Espérance aux fraîcheurs matinales

Ondule, et nous ouvrons dans le matin sacré

Nos yeux brillants encor de n’avoir pas pleuré,

Nos yeux promis un jour à tes fêtes fatales.
Aux mirages de l’art, aux froissements du fer,

Le sang rouge à torrents en nous se précipite,

Et notre âme se gonfle, et s’élance, et palpite

Vers l’infini, comme aux approches de la mer !
Toi, debout au miroir et dominant la vie,

Tu peignes tes cheveux splendides lentement,

Et, pour nous voir passer, tu tournes un moment

Tes yeux d’enfant féroce, à qui tout fait envie.
Fleur chaude, fleur de chair balançant ton poison,

Tu te souris, tordant ta nudité hautaine,

Et déjà les parfums de ta robe lointaine

Nagent comme une haleine ardente à l’horizon,
A l’horizon d’espoir et de rêves sublimes,

D’obstacles à franchir d’un orgueil irrité,

Et de sommets divins, où se cabre, indompté,

Le grand cheval ailé, qui hennit aux abÎmes !
Ah! tu la connais bien, sphynx avide et moqueur,

Cette folle aux yeux d’or qu’à vingt ans l’on épouse,

La Gloire, femme aussi Lève-toi donc, jalouse,

Debout, et plante-nous ta frénésie au coeur !
Rampe au long des buissons, darde tes yeux de flamme.

Un regard, et déjà la chair folle s’émeut ;

Un sourire, et l’alcool de nos sens a pris feu ;

Un baiser, et tes dents ont mordu dans notre âme !
A Toi, va, maintenant les sublimes, les fous,

Tous ceux qui s’en allaient aux fêtes inconnues.

Archanges déplumés, précipités des nues,

Oh ! comme les voilà rampants à tes genoux !
Tout leur coeur altéré râle vers ta peau rose,

D’où rayonne un désir électrique et brutal.

L’horizon lumineux sombre en un soir fatal,

Et voici s’effondrer la grande apothéose
Toi cependant, trônant aux ténèbres du lit,

Tu berces leur vieux rêve éteint dans ta chair sourde,

Et tu caches le monde à leur paupière lourde

Avec tes longs cheveux de langueur et d’oubli.
Ta chair est leur soleil ; tes pieds nus sont leur gloire ;

Et ton sein tiède est une mer aux vagues d’or,

Où leur coeur de tendresse et d’infini s’endort

Sous tes yeux, où s’allume une sombre victoire.
Pour toi seule, à jamais, à jamais, sans remords,

Chante leur sang brûlé par le feu de ta bouche,

Et, souriant du haut de ton orgueil farouche,

Tu refermes sur eux, douce enfin à leur mort,
Tes bras, tes bras profonds et doux comme la mort.