Elizir D’amor

Tristan Corbière


Tu ne me veux pas en rêve,

Tu m’auras en cauchemar !

T’écorchant au vif, sans trêve,

– Pour moi pour l’amour de l’art.
– Ouvre : je passerai vite,

Les nuits sont courtes, l’été

Mais ma musique est maudite,

Maudite en l’éternité !
J’assourdirai les recluses,

Éreintant à coups de pieux,

Les Neuf et les autres Muses

Et qui n’en iront que mieux !
Répéterai tous mes rôles

Borgnes et d’aveugle aussi

D’ordinaire tous ces drôles

Ont assez bon oeil ici :
– À genoux, haut Cavalier,

À pied, traînant ma rapière,

Je baise dans la poussière

Les traces de Ton soulier !
– Je viens, Pèlerin austère,

Capucin et Troubadour,

Dire mon bout de rosaire

Sur la viole d’amour.
– Bachelier de Salamanque,

Le plus simple et le dernier

Ce fonds jamais ne me manque :

– Tout voeux ! et pas un denier !
– Retapeur de casseroles,

Sale Gitan vagabond,

Je claque des castagnoles

Et chatouille le jambon
– Pas-de-loup, loup sur la face,

Moi chien-loup maraudeur,

J’erre en offrant de ma race :

– Pur-Don-Juan-du-Commandeur.
Maîtresse peut me connaître,

Chien parmi les chiens perdus :

Abeilard n’est pas mon maître,

Alcibiade non plus !