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Éloge Des Jardins

 » J’ignore l’art de bien parler,

Et n’emploirai pour tout langage

Que ces moments qu’on voit couler

Parmi les fleurs et de l’ombrage.

Là luit un soleil tout nouveau ;

L’air est plus pur, le jour plus beau ;

Les nuits sont douces et tranquilles ;

Et ces agréables séjours

Chassent le soin, hôte des villes,

Et la crainte, hôtesse des Cours.
Mes appâts sont les alcyons

Par qui l’on voit cesser l’orage

Que le souffle des passions

A fait naître dans un courage ;

Seule, j’arrête ses transports :

La raison fait de vains efforts

Pour en calmer la violence ;

Et, si rien s’oppose à leur cours,

C’est la douceur de mon silence,

Plus que la force du discours.
Mes dons ont occupé les mains

D’un empereur sur tous habile,

Et le plus sage des humains

Vint chez moi chercher un asile ;

Charles, d’un semblable dessein

Se venant jeter dans mon sein,

Fit voir qu’il était plus qu’un homme :

L’un d’eux pour mes ombrages verts

A quitté l’empire de Rome,

L’autre celui de l’Univers.
Ils étaient las des vains projets

De conquérir d’autre provinces ;

Que s’ils se firent mes sujets,

De mes sujets je fais des princes.

Tel, égalant le sort des rois,

Aristée errait autrefois

Dans les vallons de Thessalie,

Et tel, de mets non achetés,

Vivait sous les murs d’Oebalie

Un amateur de mes beautés.
Libre de soins, exempt d’ennuis,

Il ne manquait d’aucunes choses :

Il détachait les premiers fruits,

Il cueillait les premières roses ;

Et quand le ciel armé de vents

Arrêtait le cours des torrents

Et leur donnait un frein de glace

Ses jardins remplis d’arbres verts

Conservaient encore leur grâce,

Malgré la rigueur des hivers.
Je promets un bonheur pareil

A qui voudra suivre mes charmes ;

Leur douceur lui garde un sommeil

Qui ne craindra point les alarmes.

Il bornera tous ses désirs

Dans le seul retour des Zéphyrs ;

Et, fuyant la foule importune,

Il verra du fond de ses bois

Les courtisans de la fortune

Devenus esclaves des rois.
J’embellis les fruits et les fleurs :

Je sais parer Pomone et flore ;

C’est pour moi que coulent les pleurs

Qu’en se levant verse l’Aurore.

Les vergers, les parcs, les jardins,

De mon savoir et de mes mains

Tiennent leurs grâces nonpareilles ;

Là j’ai des prés, là j’ai des bois ;

Et j’ai partout tant de merveilles

Que l’on s’égare dans leur choix.
Je donne au liquide cristal

Plus de cent formes différentes,

Et le mets tantôt en canal,

Tantôt en beautés jaillissantes ;

On le voit souvent par degrés

Tomber à flots précipités ;

Sur des glacis je fais qu’il roule,

Et qu’il bouillonne en d’autres lieux ;

Parfois il dort, parfois il coule,

Et toujours il charme les yeux.
Je ne finirais de longtemps

Si j’exprimais toutes ces choses :

On aurait plus tôt au printemps

Compté les oeillets et les roses.

Sans m’écarter loin de ces bois,

Souvenez-vous combien de fois

Vous avez cherché leurs ombrages :

Pourriez-vous bien m’ôter le prix,

Après avoir par mes ouvrages

Si souvent charmé vos esprits ? «