Frère Et Sœur Jumeaux

Tristan Corbière


Ils étaient tous deux seuls, oubliés là par l’âge

Ils promenaient toujours tous les deux, à longs pas,

Obliquant de travers, l’air piteux et sauvage

Et deux pauvres regards qui ne regardaient pas.
Ils allaient devant eux essuyant les risées,

– Leur parapluie aussi, vert, avec un grand bec

Serrés l’un contre l’autre et roides, sans pensées

Eh bien, je les aimais leur parapluie avec !
Ils avaient tous les deux servi dans les gendarmes :

La Sœur à la popotte, et l’Autre sous les armes ;

Ils gardaient l’uniforme encor veuf de galon :

Elle avait la barbiche, et lui le pantalon.
Un Dimanche de Mai que tout avait une âme,

Depuis le champignon jusqu’au paradis bleu,

Je flânais aux bois, seul à deux aussi : la femme

Que j’aimais comme l’air m’en doutant assez peu.
– Soudain, au coin d’un champ, sous l’ombre verdoyante

Du parapluie éclos, nichés dans un fossé,

Mes Vieux Jumeaux, tous deux, à l’aube souriante,

Souriaient rayonnants quand nous avons passé.
Contre un arbre, le vieux jouait de la musette,

Comme un sourd aveugle, et sa sœur dans un sillon,

Grelottant au soleil, écoutait un grillon

Et remerciait Dieu de son beau jour de fête.
– Avez-vous remarqué l’humaine créature

Qui végète loin du vulgaire intelligent,

Et dont l’âme d’instinct, au trait de la figure,

Se lit N’avez-vous pas aimé de chien couchant ?
Ils avaient de cela De retour dans l’enfance,

Tenant chaud l’un à l’autre, ils attendaient le jour

Ensemble pour la mort comme pour la naissance

– Et je les regardais en pensant à l’amour
Mais l’Amour que j’avais près de moi voulut rire ;

Et moi, pauvre honteux de mon émotion,

J’eus le cœur de crier au vieux duo : Tityre !

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Et j’ai fait ces vieux vers en expiation.