Idylle Coupée

Tristan Corbière


Avril.
C’est très parisien dans les rues

Quand l’Aurore fait le trottoir,

De voir sortir toutes les Grues

Du violon, ou de leur boudoir
Chanson pitoyable et gaillarde :

Chiffons fanés papillotants,

Fausse note rauque et criarde

Et petits traits crûs, turlutants :
Velours ratissant la chaussée ;

Grande-duchesse mal chaussée,

Cocotte qui court becqueter

Et qui dit bonjour pour chanter
J’aime les voir, tout plein légères,

Et, comme en façon de prières,
Entrer dire Bonjour, gros chien

Au merlan, puis au pharmacien.
J’aime les voir, chauves, déteintes,

Vierges de seize à soixante ans,

Rossignoler pas mal d’absinthes,

Perruches de tout leur printemps ;
Et puis payer le mannezingue,

Au Polyte qui sert d’Arthur,

Bon jeune homme né brandezingue,

Dos-bleu sous la blouse d’azur.
– C’est au boulevard excentrique,

Au BON RETOUR DU CHAMP DU NORD

Là : toujours vert le jus de trique,

Rose le nez des Croque-mort
Moitié panaches, moitié cire,

Nez croqués vifs au demeurant,

Et gais comme un enterrement

– Toujours le petit mort pour rire !
Le voyou siffle vilain merle
Et le poète de charnier

Dans ce fumier cherche la perle,

Avec le peintre chiffonnier.
Tous les deux fouillant la pâture

De leur art à coups de groins ;

Sûrs toujours de trouver l’ordure.

– C’est le fonds qui manque le moins.
C’est toujours un fond chaud qui fume,

Et, par le soleil, lardé d’or

Le rapin nomme ça : bitume ;

Et le marchand de lyre : accord.
– Ajoutez une pipe en terre

Dont la spirale fait les cieux

Allez : je plains votre misère,

Vous qui trouvez qu’on trouve mieux !
C’est le Persil des gueux sans poses,

Et des riches sans un radis

– Mais ce n’est pas pour vous, ces choses,

Ô provinciaux de Paris !
Ni pour vous, essayeurs de sauces,

Pour qui l’azur est un ragoût !

Grands empâteurs d’emplâtres fausses,

Ne fesant rien, fesant partout !
– Rembranesque ! Raphaélique !

– Manet et Courbet au milieu

Ils donnent des noms de fabrique

À la pochade du bon Dieu !
Ces Galimard cherchant la ligne,

Et ces Ducornet-né-sans-bras,

Dont la blague, de chic, vous signe

N’importe quoi qu’on ne peint pas.
Dieu garde encor l’homme qui glane

Sur le soleil du promenoir,

De flairer jamais la soutane

De la vieille dame au bas noir !
On dégèle, animal nocturne,

Et l’on se détache en vigueur ;

On veut, aveugle taciturne,

À soi tout seul être blagueur.
Savates et chapeau grotesque

Deviennent de l’antique pur ;

On se colle comme une fresque

Enrayonnée au pied d’un mur.
Il coule une divine flamme,

Sous la peau ; l’on se sent avoir

Je ne sais quoi qui fleure l’âme

Je ne sais mais ne veux savoir.
La Muse malade s’étire

Il semble que l’huissier sursoit

Soi-même on cherche à se sourire,

Soi-même on a pitié de soi.
Volez, mouches et demoiselles !

Le gouapeur aussi vole un peu

D’idéal Tout n’a pas des ailes

Et chacun vole comme il peut.
– Un grand pendard, cocasse, triste,

Jouissait de tout ça, comme moi,

Point ne lui demandais pourquoi

Du reste une gueule d’artiste
Il reluquait surtout la tête

Et moi je reluquais le pié.

– Jaloux pourquoi ? c’eut été bête,

Ayant chacun notre moitié.
Ma béatitude nagée

Jamais, jamais n’avait bravé

Sa silhouette ravagée

Plantée au milieu du pavé
– Mais il fut un Dieu pour ce drille :

Au soleil loupant comme ça,

Dessinant des yeux une fille

– Un omnibus vert l’écrasa.