Invitation

Albert Samain


Mon coeur est un beau lac solitaire qui tremble,

Hanté d’oiseaux furtifs et de rameaux frôleurs,

Où le vol argenté des sylphes bleus s’assemble

En un soir diaphane où défaillent des fleurs.
La lune y fait rêver ses pâleurs infinies ;

L’aurore en son cristal baigne ses pieds rosés ;

Et sur ses bords, en d’éternelles harmonies,

Soupire l’orgue des grands joncs inapaisés.
Un temple est au milieu, tout en colonnes blanches,

Éclos dans les tiédeurs secrètes du jasmin ;

Des ramiers bleu-de-ciel s’aiment parmi les branches

Laquelle se mettra la première en chemin ?
Le lac est vert, le lac est bleu ;

Voici tinter le couvre-feu.

Sonnez l’heure aux ondins, petites campanules.
Dame aux yeux verts, Dame aux yeux bleus,

Dame d’automne au coeur frileux,
De votre éventail onduleux

Venez-vous-en bercer le vol des libellules

Du crépuscule
Les gondoles sont là, fragiles et cambrées

Sur l’eau dormeuse et sourde aux enlacis mourants,

Les gondoles qui font, de roses encombrées,

Pleurer leurs rames d’or sur les flots odorants.
Les nefs d’amour, avec leurs velours de simarres,

Captives en tourment, se meurent sur les eaux

Oh ! quels doigts fins viendront dénouer les amarres,

Un soir, parmi la chevelure des roseaux ?
Laquelle s’en viendra, quand sonneront les heures,

Voguer, pâle de lune et perdue en un ciel ?

Laquelle au doux sanglot des musiques mineures

Taira dans un baiser le mot essentiel ?
Laquelle Cydalise on Linda que t’en semble,

Te laissera l’aimer, le front sur ses genoux ?

Qu’importe l’âme est triste et leurs baisers sont doux

Mon coeur est un beau lac solitaire qui tremble,
O les Belles, embarquez-vous !