Jehova Ou L’idée De Dieu

Alphonse de Lamartine


Sinaï! Sinaï ! quelle nuit sur ta cime !

Quels éclairs, sur tes flancs, éblouissent les yeux !

Les noires vapeurs de l’abîme

Roulent en plis sanglants leurs vagues dans tes cieux !

La nue enflammée

Où ton front se perd

Vomit la fumée

Comme un chaume verd;

Le ciel d’où s’échappe

Eclair sur éclair,

Et pareil au fer

Que le marteau frappe,

Lançant coups sur coups

La nuit, la lumière,

Se voile ou s’éclaire,

S’ouvre ou se resserre,

Comme la paupière

D’un homme en courroux !
Un homme, un homme seul gravit tes flancs qui grondent,

En vain tes mille échos tonnent et se répondent,

Ses regards assurés ne se détournent pas !

Tout un peuple éperdu le regarde d’en bas;

Jusqu’aux lieux où ta cime et le ciel se confondent,

Il monte, et la tempête enveloppe ses pas !

Le nuage crève;

Son brûlant carreau

Jaillit comme un glaive

Qui sort du fourreau !

Les foudres portées

Sur ses plis mouvants,

Au hasard jetées

Par les quatre vents,

Entre elles heurtées,

Partent en tous sens,

Comme une volée

D’aiglons aguerris

Qu’un bruit de mêlée

A soudain surpris,

Qui, battant de l’aile,

Volent pêle-mêle

Autour de leurs nids,

Et loin de leur mère,

La mort dans leur serre,

S’élancent de l’aire

En poussant des cris !

Le cèdre s’embrase,

Crie, éclate, écrase

Sa brûlante base

Sous ses bras fumants !

La flamme en colonne

Monte, tourbillonne,

Retombe et bouillonne

En feux écumants;

La lave serpente,

Et de pente en pente

Etend son foyer;

La montagne ardente

Paraît ondoyer;

Le firmament double

Les feux dont il luit;

Tout regard se trouble,

Tout meurt ou tout fuit;

Et l’air qui s’enflamme,

Repliant la flamme

Autour du haut lieu,

Va de place en place

Où le vent le chasse,

Semer dans l’espace

Des lambeaux de feu !
Sous ce rideau brûlant qui le voile et l’éclaire,

Moïse a seul, vivant, osé s’ensevelir;

Quel regard sondera ce terrible mystère ?

Entre l’homme et le feu que va-t-il s’accomplir ?

Dissipez, vains mortels, l’effroi qui vous atterre !

C’est Jehova qui sort ! Il descend au milieu

Des tempêtes et du tonnerre !

C’est Dieu qui se choisit son peuple sur la terre,

C’est un peuple à genoux qui reconnaît son Dieu !
L’Indien, élevant son âme

Aux voûtes de son ciel d’azur,

Adore l’éternelle flamme

Prise à son foyer le plus pur;

Au premier rayon de l’aurore,

Il s’incline, il chante, il adore

L’astre d’où ruisselle le jour;

Et le soir, sa triste paupière

Sur le tombeau de la lumière

Pleure avec des larmes d’amour !
Aux plages que le Nil inonde,

Des déserts le crédule enfant,

Brûlé par le flambeau du monde,

Adore un plus doux firmament.

Amant de ses nuits solitaires,

Pour son culte ami des mystères,

Il attend l’ombre dans les cieux,

Et du sein des sables arides

Il élève des pyramides

Pour compter de plus près ses dieux.
La Grèce adore les beaux songes

Par son doux génie inventés;

Et ses mystérieux mensonges,

Ombres pleines de vérités !

Il naît sous sa féconde haleine

Autant de dieux que l’âme humaine

A de terreurs et de désirs;

Son génie amoureux d’idoles

Donne l’être à tous les symboles,

Crée un dieu pour tous les soupirs !
Sâhra ! sur tes vagues poudreuses

Où vont des quatre points des airs

Tes caravanes plus nombreuses

Que les sables de tes déserts ?

C’est l’aveugle enfant du prophète,

Qui va sept fois frapper sa tête

Contre le seuil de son saint lieu !

Le désert en vain se soulève,

Sous la tempête ou sous le glaive :

Mourons, dit-il, Dieu seul est Dieu !
Sous les saules verts de l’Euphrate,

Que pleure ce peuple exilé ?

Ce n’est point la Judée ingrate,

Les puits taris de Siloé !

C’est le culte de ses ancêtres !

Son arche, son temple, ses prêtres,

Son Dieu qui l’oublie aujourd’hui !

Son nom est dans tous ses cantiques;

Et ses harpes mélancoliques

Ne se souviennent que de lui !
Elles s’en souviennent encore,

Maintenant que des nations

Cc peuple exilé de l’aurore

Supporte les dérisions !

En vain, lassé de le proscrire,

L’étranger d’un amer sourire

Poursuit ses crédules enfants;

Comme l’eau buvant cette offense,

Ce peuple traîne une espérance

Plus forte que ses deux mille ans !
Le sauvage enfant des savanes,

Informe ébauche des humains,

Avant d’élever ses cabanes,

Se façonne un dieu de ses mains;

Si, chassé des rives du fleuve

Où l’ours, où le tigre s’abreuve,

Il émigre sous d’autres cieux,

Chargé de ses dieux tutélaires :

Marchons, dit-il, os de nos pères,

La patrie est où sont les dieux !
Et de quoi parlez-vous, marbres, bronzes, portiques,

Colonnes de Palmyre ou de Persépolis ?

Panthéons sous la cendre ou l’onde ensevelis,

si vides maintenant, autrefois si remplis !

Et vous, dont nous cherchons les lettres symboliques,

D’un passé sans mémoire incertaines reliques,

Mystères d’un vieux monde en mystères écrits ?

Et vous, temples debout, superbes basiliques,

Dont un souffle divin anime les parvis ?
Vous nous parlez des dieux ! des dieux ! des dieux encore !

Chaque autel en porte un, qu’un saint délire adore,

Holocauste éternel que tout lieu semble offrir.

L’homme et les éléments, pleins de ce seul mystère,

N’ont eu qu’une pensée, une oeuvre sur la terre :

Confesser cet être et mourir !
Mais si l’homme occupé de cette oeuvre suprême

Epuise toute langue à nommer le seul Grand,

Ah ! combien la nature, en son silence même,

Le nomme mieux encore au coeur qui le comprend !

Voulez-vous, ô mortels, que ce Dieu se proclame ?

Foulez aux pieds la cendre où dort le Panthéon

Et le livre où l’orgueil épelle en vain son nom !

De l’astre du matin le plus pâle rayon

Sur ce divin mystère éclaire plus votre âme

Que la lampe au jour faux qui veille avec Platon.
Montez sur ces hauteurs d’où les fleuves descendent

Et dont les mers d’azur baignent les pieds dorés,

À l’heure où les rayons sur leurs pentes s’étendent,

Comme un filet trempé ruisselant sur les prés !
Quand tout autour de vous sera splendeur et joie,

Quand les tièdes réseaux des heures de midi,

En vous enveloppant comme un manteau de soie,

Feront épanouir votre sang attiédi !
Quand la terre exhalant son âme balsamique

De son parfum vital enivrera vos sens,

Et que l’insecte même, entonnant son cantique,

Bourdonnera d’amour sur les bourgeons naissants !
Quand vos regards noyés dans un vague atmosphère,

Ainsi que le dauphin dans son azur natal,

Flotteront incertains entre l’onde et la terre,

Et des cieux de saphir et des mers de cristal,
Ecoutez dans vos sens, écoutez dans votre âme

Et dans le pur rayon qui d’en haut vous a lui !

Et dites si le nom que cet hymne proclame

N’est pas aussi vivant, aussi divin que lui ?