La Fête De L’hôtel De Ville

Agénor Altaroche


Accourez vite à nos splendides fêtes !

Ici banquets, là concert, ailleurs bal.

Les diamants rayonnent sur les têtes,

Le vin rougit les coupes de cristal.

Ce luxe altier qui partout se déroule,

Le peuple va le payer en gros sous.

Municipaux, au loin chassez la foule.

Amusons-nous !

Quel beau festin ! Mets précieux et rares,

Dont à prix d’or on eut chaque morceau,

Vins marchandés aux crus les plus avares

Et que le temps a scellés de son sceau…

Quel est ce bruit ?… – Rien, c’est un prolétaire

Qui meurt de faim à quelques pas de vous.

— Un homme mort ?… C’est fâcheux ! Qu’on l’enterre.

Enivrons-nous !

Voici des fruits qu’à l’automne

Vole à grand frais l’été pour ces repas :

Là, c’est l’Aï dont la mousse écumeuse

Suit le bouchon qui saute avec fracas…

Qu’est-ce ?… un pétard que la rage éternelle

Des factieux ? — Non, non, rassurez-vous !

Un commerçant se brûle la cervelle…

Enivrons-nous !

Duprez commence… Ô suaves merveilles !

Gais conviés, désertez vos couverts.

C’est maintenant le bouquet des oreilles ;

On va chanter pour mille écus de vers.

Quel air plaintif vient jusqu’en cette enceinte ?…

Garde, alerte ! En prison traînez tous

Ce mendiant qui chante une complainte…

Enivrons-nous !

Femmes, au bal ! La danse vous appelle ;

Des violons entendez les accords.

Mais une voix d’en haut nous interpelle.

 » Tremblez ! Tremblez ! Vous dansez sur les morts

Ce sol maudit que votre valse frôle,

Le fossoyeur le foulait avant nous…  »

Tant mieux ! La terre est sous nos pieds plus mous.

Trémoussez-vous !

Chassons bien loin cette lugubre image

Qui du plaisir vient arrêter l’essor.

Déjà pâlit sous un autre nuage

Notre horizon de parures et d’or.

C’est Waterloo… Pardieu, que nous importe !

Quand l’étranger eut tiré les verrous,

On nous a vu entrer par cette porte…

Trémoussez-vous !

Çà, notre fête est brillante peut-être ?

Elle a coûté neuf cent vingt mille francs.

Qu’en reste-t-il ? Rien… sur une fenêtre,

Au point du jour, des lampions mourants.

Quand le soleil éclairera l’espace,

Cent mobiliers seront vendus dessous.

Vite, aux recors, calèches, faites place…

Éloignons-nous !