La Goutte

Tristan Corbière


Sous un seul hunier le dernier à la cape,

Le navire était soûl ; l’eau sur nous faisait nappe.

– Aux pompes, faillis chiens ! L’équipage fit non.
– Le hunier ! le hunier !

C’est un coup de canon,

Un grand froufrou de soie à travers la tourmente.
– Le hunier emporté ! C’est la fin. Quelqu’un chante.

– Tais-toi, Lascar ! Tantôt. Le hunier emporté !

– Pare le foc, quelqu’un de bonne volonté !

– Moi. Toi, lascar ? Je chantais ça, moi, capitaine.

– Va. Non : la goutte avant ? Non, après. Pas la peine :

La grande tasse est là pour un coup

Pour braver,
Quoi ! mourir pour mourir et ne rien sauver

– Fais comme tu pourras : Coupe. Et gare à ta drisse.

– Merci

D’un bond du singe il saute, de la lisse,

Sur le beaupré noyé, dans les agrès pendants.

– Bravo !

Nous regardions, la mort entre les dents.
– Garçons, tous à la drisse ! à nous ! pare l’écoute !

(Le coup de grâce enfin) Hisse ! barre au vent toute !

Hurrah ! nous abattons !

Et le foc déferlé

Redresse en un clin d’œil le navire acculé.

C’est le salut à nous qui bat dans cette loque

Fuyant devant le temps ! Encor paré la coque !

– Hurrah pour le lascar ! Le lascar ?

– À la mer !

– Disparu ? Disparu Bon, ce n’est pas trop cher.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
– Ouf ! c’est fait Toi, Lascar ! moi, Lascar, capitaine,

La lame m’a rincé de dessus la poulaine,

Le même coup de mer m’a ramené gratis

Allons, mes poux n’auront pas besoin d’onguent-gris.

– Accoste, tout le monde ! Et toi, Lascar, écoute :

Nous te devons la vie Après ? Pour ça ? La goutte !

Mais c’était pas pour ça, n’allez pas croire, au moins

– Viens m’embrasser ! Attrape à torcher les grouins.

J’suis pas beau, capitain’, mais, soit dit en famille,

Je vous ai fait plaisir plus qu’une belle fille ?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le capitaine mit, ce jour, sur son rapport :

– Gros temps. Laissé porter. Rien de neuf à bord.
À bord.