La Noël

Jean Aicard


L’hiver resserre autour du foyer la famille.

Voici Noël. Voici la bûche qui pétille ;

Le  » carignié « , vieux tronc énorme d’olivier

Conservé pour ce jour, flambe au fond du foyer.

Ce soir, le  » gros souper  » sera bon, quoique maigre.

On ne servira pas l’anchois rouge au vinaigre,

Non, mais on mangera ce soir avec gaîté

La morue au vin cuit et le nougat lacté,

Oranges, raisins secs, marrons et figues sèches.

Dans un coin les enfants se construisent des crèches,

Théâtres où l’on met des pierres pour décor

Et de la mousse prise aux vieux murs, puis encore

Des arbres faits d’un brin de sauge, et sur ces cimes,

Le long des fins sentiers côtoyant ces abîmes,

Des pâtres et des rois se hâtent vers le lieu

Où vagit, entre l’âne et le bœuf, l’enfant-Dieu.

Lorsque naquit en lui la Parole nouvelle,

Le blé vert égayait la terre maternelle.

Or, dès la Sainte-Barbe, on fait (semé dans l’eau)

Lever pour la Noël un peu de blé nouveau :

Sur des plats blancs on voit, humble, verdir cette herbe,

Gage mystérieux de la future gerbe,

Qui dit :  » Aimez. Croyez. Noël ! Voici Noël !

 » Je suis le pain de vie et l’espoir éternel.  »

Si l’on vit loin les uns des autres dans l’année,

Chacun du champ lointain, de la ville éloignée

Arrive, à la Noël, pour revoir les parents,

Les anciens, les petits qu’on retrouve plus grands ;

Pour boire le muscat dont l’odeur donne envie ;

Pour causer tous ensemble et se conter sa vie,

Pour montrer qu’on n’est pas des ingrats oublieux

Capables de laisser tout seuls mourir les vieux.

 » A table !  » – L’on accourt. La sauce aux câpres fume ;

Le nougat luit ; mais c’est une vieille coutume

Qu’avant de s’attabler on bénisse le feu.

La flamme rose et blanche avec un reflet bleu

Sort de la bûche où dort le soleil de Provence,

Et le plus vieux, avec le plus petit, s’avance :

Ô feu, dit-il, le froid est dur ; sois réchauffant

Pour le vieillard débile et pour le frêle enfant ;

Ne laisse pas souffrir les pieds nus sur la terre ;

Sois notre familier, ô consolant mystère !

Le froid est triste, mais non moins triste est la nuit ;

Et quand tu brilles l’ombre avec la peur s’enfuit ;

Prodigue donc à tous ta lumière fidèle :

Qu’elle glisse partout où l’on souffrit loin d’elle,

Et ne deviens jamais l’incendie, ô clarté !

Ne change pas en mal ta force et ta bonté ;

Ne dévore jamais les toits couverts de paille,

Ni les vaisseaux errants sur la mer qui tressaille,

Rien de ce qu’a fait l’homme, et qu’il eût fait en vain,

Ô feu brillant, sans toi notre allié divin.  »

Le vieillard penche un verre, et le vin cuit arrose

La longue flamme bleue au reflet blanc et rose ;

Le carignié mouillé crépite, et tout joyeux,

Constellant l’âtre noir, fait clignoter les yeux.

On s’attable. La flamme étincelante envoie

Aux cristaux, aux regards, ses éclairs et sa joie ;

Le vieux tronc d’olivier qui gela l’autre hiver

Se consume, rêvant au temps qu’il était vert,

Aux baisers du soleil et même à ceux du givre ;

Tel, mourant dans la flamme, il se prend à revivre,

Et l’usage prescrit qu’on veille à son foyer,

Pour que, sans s’être éteint, il meure tout entier.