La Providence À L’homme

Alphonse de Lamartine


Quoi ! le fils du néant a maudit l’existence !

Quoi ! tu peux m’accuser de mes propres bienfaits !

Tu peux fermer tes yeux à la magnificence

Des dons que je t’ai faits !
Tu n’étais pas encor, créature insensée,

Déjà de ton bonheur j’enfantais le dessein ;

Déjà, comme son fruit, l’éternelle pensée

Te portait dans son sein.
Oui, ton être futur vivait dans ma mémoire ;

Je préparais les temps selon ma volonté.

Enfin ce jour parut; je dis : Nais pour ma gloire

Et ta félicité !
Tu naquis : ma tendresse, invisible et présente,

Ne livra pas mon oeuvre aux chances du hasard ;

J’échauffai de tes sens la sève languissante,

Des feux de mon regard.
D’un lait mystérieux je remplis la mamelle ;

Tu t’enivras sans peine à ces sources d’amour,

J’affermis les ressorts, j’arrondis la prunelle

Où se peignit le jour.
Ton âme, quelque temps par les sens éclipsée,

Comme tes yeux au jour, s’ouvrit à la raison

Tu pensas; la parole acheva ta pensée,

Et j’y gravai mon nom.
En quel éclatant caractère

Ce grand nom s’offrit à tes yeux !

Tu vis ma bonté sur la terre,

Tu lus ma grandeur dans les cieux !

L’ordre était mon intelligence ;

La nature, ma providence ;

L’espace, mon immensité !

Et, de mon être ombre altérée,

Le temps te peignit ma durée,

Et le destin, ma volonté !
Tu m’adoras dans ma puissance,

Tu me bénis dans ton bonheur,

Et tu marchas en ma présence

Dans la simplicité du coeur;

Mais aujourd’hui que l’infortune

A couvert d’une ombre importune

Ces vives clartés du réveil,

Ta voix m’interroge et me blâme,

Le nuage couvre ton âme,

Et tu ne crois plus au soleil.
  » Non, tu n’es plus qu’un grand problème

Que le sort offre à la raison ;

Si ce monde était ton emblème,

Ce monde serait juste et bon.   »

Arrête, orgueilleuse pensée ;

A la loi que je t’ai tracée

Tu prétends comparer ma loi ?

Connais leur différence auguste

Tu n’as qu’un jour pour être juste,

J’ai l’éternité devant moi !
Quand les voiles de ma sagesse

A tes yeux seront abattus,

Ces maux, dont gémit ta faiblesse,

Seront transformés en vertus,

De ces obscurités cessantes

Tu verras sortir triomphantes

Ma justice et ta liberté;

C’est la flamme qui purifie

Le creuset divin où la vie

Se change en immortalité !
Mais ton coeur endurci doute et murmure encore ;

Ce jour ne suffit pas à tes yeux révoltés,

Et dans la nuit des sens tu voudrais voir éclore

De l’éternelle aurore

Les célestes clartés !
Attends; ce demi-jour, mêlé d’une ombre obscure,

Suffit pour te guider en ce terrestre lieu :

Regarde qui je suis, et marche sans murmure,

Comme fait la nature

Sur la foi de son Dieu.
La terre ne sait pas la loi qui la féconde ;

L’océan, refoulé sous mon bras tout-puissant,

Sait-il comment au gré du nocturne croissant

De sa prison profonde

La mer vomit son onde,

Et des bords qu’elle inonde

Recule en mugissant ?
Ce soleil éclatant, ombre de ma lumière.

Sait-il où le conduit le signe de ma main ?

S’est il tracé soi-même un glorieux chemin ?

Au bout de sa carrière,

Quand j’éteins sa lumière,

Promet-il à la terre

Le soleil de demain?
Cependant tout subsiste et marche en assurance.

Ma la voix chaque matin réveille l’univers !

J’appelle le soleil du fond de ses déserts

Franchissant la distance,

Il monte en ma présence,

Me répond, et s’élance

Sur le trône des airs !
Et toi, dont mon souffle est la vie;

Toi, sur qui mes yeux sont ouverts,

Peux-tu craindre que je t’oublie,

Homme, roi de cet univers ?

Crois-tu que ma vertu sommeille ?

Non, mon regard immense veille

Sur tous les mondes à la fois !

La mer qui fuit à ma parole,

Ou la poussière qui s’envole,

Suivent et comprennent mes lois.
Marche au flambeau de l’espérance

Jusque dans l’ombre du trépas,

Assuré que ma providence

Ne tend point de piège à tes pas.

Chaque aurore la justifie,

L’univers entier s’y confie,

Et l’homme seul en a douté !

Mais ma vengeance paternelle
Confondra ce doute infidèle

Dans l’abîme de ma bonté.