La Rapsode Foraine Et Le Pardon De Sainte-anne

Tristan Corbière


La Palud, 27 Août, jour du Pardon.
Bénite est l’infertile plage

Où, comme la mer, tout est nud.

Sainte est la chapelle sauvage

De Sainte-Anne-de-la-Palud
De la Bonne Femme Sainte Anne

Grand’tante du petit Jésus,

En bois pourri dans sa soutane

Riche plus riche que Crésus !
Contre elle la petite Vierge,

Fuseau frêle, attend l’Angelus ;

Au coin, Joseph tenant son cierge,

Niche, en saint qu’on ne fête plus
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

C’est le Pardon. Liesse et mystères

Déjà l’herbe rase a des poux

– Sainte Anne, Onguent des belles-mères !

Consolation des époux !

Des paroisses environnantes :

De Plougastel et Loc-Tudy,

Ils viennent tous planter leurs tentes,

Trois nuits, trois jours jusqu’au lundi.
Trois jours, trois nuits, la palud grogne,

Selon l’antique rituel,

– Choeur séraphique et chant d’ivrogne

Le CANTIQUE SPIRITUEL.
*

*   *

Mère taillée à coups de hache,

Tout coeur de chêne dur et bon ;

Sous l’or de ta robe se cache

L’âme en pièce d’un franc-Breton !
*
– Vieille verte à face usée

Comme la pierre du torrent,

Par des larmes d’amour creusée,

Séchée avec des pleurs de sang
*
– Toi dont la mamelle tarie

S’est refait, pour avoir porté

La Virginité de Marie,

Une mâle virginité !
*
– Servante-maîtresse altière,

Très-haute devant le Très-Haut :

Au pauvre monde, pas fière,

Dame pleine de comme-il-faut !
*
– Bâton des aveugles ! Béquille

Des vieilles ! Bras des nouveau-nés !

Mère de madame ta fille !

Parente des abandonnés !
*
– Ô Fleur de la pucelle neuve !

Fruit de l’épouse au sein grossi !

Reposoir de la femme veuve

Et du veuf Dame-de-merci !
*
– Arche de Joachim ! Aïeule !

Médaille de cuivre effacé !

Gui sacré ! Trèfle-quatre-feuille !

Mont d’Horeb ! Souche de Jessé !
*
– Ô toi qui recouvrais la cendre,

Qui filais comme on fait chez nous,

Quand le soir venait à descendre,

Tenant l’ENFANT sur tes genoux ;
*
– Toi qui fus là, seule, pour faire

Son maillot neuf à Bethléem,

Et là, pour coudre son suaire

Douloureux, à Jérusalem !
*
Des croix profondes sont tes rides,

Tes cheveux sont blancs comme fils

– Préserve des regards arides

Le berceau de nos petits-fils !
*
Fais venir et conserve en joie

Ceux à naître et ceux qui sont nés.

Et verse, sans que Dieu te voie,

L’eau de tes yeux sur les damnés !
*
Reprends dans leur chemise blanche

Les petits qui sont en langueur

Rappelle à l’éternel Dimanche

Les vieux qui traînent en longueur.
*
– Dragon-gardien de la Vierge,

Garde la crèche sous ton oeil.

Que, près de toi, Joseph-concierge

Garde la propreté du seuil !
*
Prends pitié de la fille-mère,

Du petit au bord du chemin

Si quelqu’un leur jette la pierre,

Que la pierre se change en pain !
*
– Dame bonne en mer et sur terre,

Montre-nous le ciel et le port,

Dans la tempête ou dans la guerre

Ô Fanal de la bonne mort !
*
Humble : à tes pieds n’as point d’étoile,

Humble et brave pour protéger !

Dans la nue apparaît ton voile,

Pâle auréole du danger.
*
– Aux perdus dont la vue est grise,

(– Sauf respect perdus de boisson)

Montre le clocher de l’église

Et le chemin de la maison.
*
Prête ta douce et chaste flamme

Aux chrétiens qui sont ici

Ton remède de bonne femme

Pour les bêtes-à-corne aussi !
*
Montre à nos femmes et servantes

L’ouvrage et la fécondité

– Le bonjour aux âmes parentes

Qui sont bien dans l’éternité !
*
– Nous mettrons un cordon de cire,

De cire-vierge jaune, autour

De ta chapelle ; et ferons dire

Ta messe basse au point du jour.
*
– Préserve notre cheminée

Des sorts et du monde-malin

À Pâques te sera donnée

Une quenouille avec du lin.
*
Si nos corps sont puants sur terre,

Ta grâce est un bain de santé ;

Répands sur nous, au cimetière,

Ta bonne odeur-de-sainteté.
*
– À l’an prochain ! Voici ton cierge :

(C’est deux livres qu’il a coûté)

Respects à Madame la Vierge,

Sans oublier la Trinité.
*

*   *
Et les fidèles, en chemise,

– Sainte Anne, ayez pitié de nous !

Font trois fois le tour de l’église

En se traînant sur leurs genoux ;
Et boivent l’eau miraculeuse

Où les Job teigneux ont lavé

Leur nudité contagieuse

– Allez : la Foi vous a sauvé !
C’est là que tiennent leurs cénacles

Les pauvres, frères de Jésus.

– Ce n’est pas la cour des miracles,

Les trous sont vrais : Vide latus !
Sont-ils pas divins sur leurs claies,

Qu’auréole un nimbe vermeil,

Ces propriétaires de plaies,

Rubis vivants sous le soleil !
En aboyant, un rachitique

Secoue un moignon désossé,

Coudoyant un épileptique

Qui travaille dans un fossé.
Là, ce tronc d’homme où croît l’ulcère,

Contre un tronc d’arbre où croît le gui ;

Ici, c’est la fille et la mère

Dansant la danse de Saint-Guy.
Cet autre pare le cautère

De son petit enfant malsain :

– L’enfant se doit à son vieux père

– Et le chancre est un gagne-pain !
Là, c’est l’idiot de naissance,

Un visité par Gabriel,

Dans l’extase de l’innocence

– L’innocent est près du ciel !
– Tiens, passant, regarde : tout passe

L’oeil de l’idiot est resté,

Car il est en état-de-grâce

– Et la Grâce est l’Éternité !
Parmi les autres, après vêpre,

Qui sont d’eau bénite arrosés,

Un cadavre, vivant de lèpre,

Fleurit souvenir des croisés
Puis tous ceux que les Rois de France

Guérissaient d’un toucher de doigts

– Mais la France n’a plus de rois,

Et leur dieu suspend sa clémence.
– Charité dans leurs écuelles !

Nos aïeux ensemble ont porté

Ces fleurs de lis en écrouelles

Dont ces choisis ont hérité.

– Miserere pour les ripailles

Des Ankokrignets et Kakous !

Ces moignons-là sont des tenailles,

Ces béquilles donnent des coups.
Risquez-vous donc là, gens ingambes,

Mais gare pour votre toison :

Gare aux bras crochus ! gare aux jambes

En kyriè-éleison !
Et détourne-toi, jeune fille,

Qui viens là voir, et prendre l’air

Peut-être, sous l’autre guenille,

Percerait la guenille en chair
C’est qu’ils chassent là sur leurs terres !

Leurs peaux sont leurs blasons béants :

– Le droit-du-seigneur à leurs serres !

Le droit du Seigneur de céans !
Tas d’ex-voto de carne impure,

Charnier d’élus pour les cieux,

Chez le Seigneur ils sont chez eux !

– Ne sont-ils pas sa créature

Ils grouillent dans le cimetière

On dirait les morts déroutés

N’ayant tiré de sous la pierre

Que des membres mal reboutés.
– Nous, taisons-nous ! Ils sont sacrés.

C’est la faute d’Adam punie

Le doigt d’En-haut les a marqués :

– La Droite d’En-haut soit bénie !
Du grand troupeau, boucs émissaires

Chargés des forfaits d’ici-bas,

Sur eux Dieu purge ses colères !

– Le pasteur de Sainte-Anne est gras.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Mais une note pantelante,

Écho grelottant dans le vent

Vient battre la rumeur bêlante

De ce purgatoire ambulant.
Une forme humaine qui beugle

Contre le calvaire se tient ;

C’est comme une moitié d’aveugle :

Elle est borgne, et n’a pas de chien
C’est une rapsode foraine

Qui donne aux gens pour un liard

L’Istoyre de la Magdalayne,

Du Jvif-Errant ou d’Abaylar.
Elle hâle comme une plainte,

Comme une plainte de la faim,

Et, longue comme un jour sans pain,

Lamentablement, sa complainte
– Ça chante comme ça respire,

Triste oiseau sans plume et sans nid

Vaguant où son instinct l’attire :

Autour des Bon-Dieu de granit
Ça peut parler aussi, sans doute.

Ça peut penser comme ça voit :

Toujours devant soi la grand’route

– Et, quand ç’a deux sous ça les boit.
– Femme : on dirait hélas sa nippe

Lui pend, ficelée en jupon ;

Sa dent noire serre une pipe

Éteinte Oh, la vie a du bon !
Son nom ça se nomme Misère.

Ça s’est trouvé né par hasard.

Ça sera trouvé mort par terre

La même chose quelque part.
– Si tu la rencontres, Poète,

Avec son vieux sac de soldat :

C’est notre soeur donne c’est fête

Pour sa pipe, un peu de tabac !
Tu verras dans sa face creuse

Se creuser, comme dans du bois,

Un sourire ; et sa main galeuse

Te faire un vrai signe de croix.