La Vierge À La Crèche

Alphonse Daudet


Dans ses langes blancs, fraîchement cousus,

La vierge berçait son enfant-Jésus.

Lui, gazouillait comme un nid de mésanges.

Elle le berçait, et chantait tout bas

Ce que nous chantons à nos petits anges

Mais l’enfant-Jésus ne s’endormait pas.
Étonné, ravi de ce qu’il entend,

Il rit dans sa crèche, et s’en va chantant

Comme un saint lévite et comme un choriste ;

Il bat la mesure avec ses deux bras,

Et la sainte vierge est triste, bien triste,

De voir son Jésus qui ne s’endort pas.
 » Doux Jésus, lui dit la mère en tremblant,

 » Dormez, mon agneau, mon bel agneau blanc.

 » Dormez ; il est tard, la lampe est éteinte.

 » Votre front est rouge et vos membres las ;

 » Dormez, mon amour, et dormez sans crainte.  »

Mais l’enfant-Jésus ne s’endormait pas.
 » Il fait froid, le vent souffle, point de feu

 » Dormez ; c’est la nuit, la nuit du bon dieu.

 » C’est la nuit d’amour des chastes épouses ;

 » Vite, ami, cachons ces yeux sous nos draps,

 » Les étoiles d’or en seraient jalouses.  »

Mais l’enfant-Jésus ne s’endormait pas.
 » Si quelques instants vous vous endormiez,

 » Les songes viendraient, en vol de ramiers,

 » Et feraient leurs nids sur vos deux paupières,

 » Ils viendront ; dormez, doux Jésus.  » Hélas !

Inutiles chants et vaines prières,

Le petit Jésus ne s’endormait pas.
Et marie alors, le regard voilé,

Pencha sur son fils un front désolé :

 » Vous ne dormez pas, votre mère pleure,

 » Votre mère pleure, ô mon bel ami  »

Des larmes coulaient de ses yeux ; sur l’heure,

Le petit Jésus s’était endormi.