La Vigne Et La Maison (i)

Alphonse de Lamartine


(extraits)
Quel fardeau te pèse, ô mon âme !

Sur ce vieux lit des jours par l’ennui retourné,

Comme un fruit de douleurs qui pèse aux flancs de femme

Impatient de naître et pleurant d’être né ?

La nuit tombe, ô mon âme ! un peu de veille encore !

Ce coucher d’un soleil est d’un autre l’aurore.

Vois comme avec tes sens s’écroule ta prison !

Vois comme aux premiers vents de la précoce automne

Sur les bords de l’étang où le roseau frissonne,

S’envole brin à brin le duvet du chardon !

Vois comme de mon front la couronne est fragile !

Vois comme cet oiseau dont le nid est la tuile

Nous suit pour emporter à son frileux asile

Nos cheveux blancs pareils à la toison que file

La vieille femme assise au seuil de sa maison !
Dans un lointain qui fuit ma jeunesse recule,

Ma sève refroidie avec lenteur circule,

L’arbre quitte sa feuille et va nouer son fruit :

Ne presse pas ces jours qu’un autre doigt calcule,

Bénis plutôt ce Dieu qui place un crépuscule

Entre les bruits du soir et la paix de la nuit !

Moi qui par des concerts saluait ta naissance,

Moi qui te réveillai neuve à cette existence

Avec des chants de fête et des chants d’espérance,

Moi qui fis de ton coeur chanter chaque soupir,

Veux-tu que, remontant ma harpe qui sommeille,

Comme un David assis près d’un Saül qui veille,

Je chante encor pour t’assoupir ?