La Vigne Et La Maison (iii)

Alphonse de Lamartine


Que me fait le coteau, le toit, la vigne aride ?

Que me ferait le ciel, si le ciel était vide ?

Je ne vois en ces lieux que ceux qui n’y sont pas !

Pourquoi ramènes-tu mes regrets sur leur trace ?

Des bonheurs disparus se rappeler la place,

C’est rouvrir des cercueils pour revoir des trépas !
Le mur est gris, la tuile est rousse,

L’hiver a rongé le ciment ;

Des pierres disjointes la mousse

Verdit l’humide fondement ;

Les gouttières, que rien n’essuie,

Laissent, en rigoles de suie,

S’égoutter le ciel pluvieux,

Traçant sur la vide demeure

Ces noirs sillons par où l’on pleure,

Que les veuves ont sous les yeux ;
La porte où file l’araignée,

Qui n’entend plus le doux accueil,

Reste immobile et dédaignée

Et ne tourne plus sur son seuil ;

Les volets que le moineau souille,

Détachés de leurs gonds de rouille,

Battent nuit et jour le granit ;

Les vitraux brisés par les grêles

Livrent aux vieilles hirondelles

Un libre passage à leur nid !
Leur gazouillement sur les dalles

Couvertes de duvets flottants

Est la seule voix de ces salles

Pleines des silences du temps.

De la solitaire demeure

Une ombre lourde d’heure en heure

Se détache sur le gazon ;

Et cette ombre, couchée et morte,

Est la seule chose qui sorte

Tout le jour de cette maison !