Lai De La Mort D’amour

Amable Tastu


Cy gist amors qui bien amer faysoit,

Li faulx amans l’ont jeté hors de vie ;

Amors vivant n’est rien que tromperie :

Por franc amors priez Dieu, s’il vos plaist.

THIBAUD, roi de Navarre.

Merci, gentilles Jouvencelles,

M’avez reçu dans le châtel.

Soyez-tendres autant que belles,

Saurez les chants du ménestrel ;

Les retins de mon noble maître,

Car ai tout appris dans sa cour ;

Vous conterai LA MORT D’AMOUR,

Et vous verrai plorer peut-être !
N’est plus Amour qui bien aimer faisait,

Les faux amans l’ont jeté hors de vie ;

Amour vivant n’est rien que tromperie :

Pour franc Amour priez Dieu, s’il vous plaît !
Que franc Amour avait de charmes !

Quel éclat brillait dans ses yeux !

De sa mort n’avais point d’alarmes,

Le croyais au nombre des Dieux.
L’une de vous pourrait connaître

Que n’ai point flatté le portrait ;

Ne veux pas trahir son secret,

Mais la verrai rougir peut-être.
N’est plus Amour qui bien aimer faisait,

Les faux amans l’ont jeté hors de vie ;

Amour vivant n’est rien que tromperie :

Pour franc Amour priez Dieu, s’il vous plaît !
Las ! bientôt, malgré sa jeunesse,

Il sentit la faux du trépas ;

Accablé d’ennuis , de tristesse ,

Amour s’éteignait dans mes bras.

Voyais sa force disparaître,

Ses traits se faner et pâlir ;

Un oubli le faisait mourir,

Un regard l’eût sauvé peut-être !
N’est plus Amour qui bien aimer faisait,

Les faux amans l’ont jeté hors de vie ;

Amour vivant n’est rien que tromperie :

Pour franc Amour priez Dieu, s’il vous plaît !
Mis en bûcher lettre amoureuse,

Sermens félons, trompeurs aveux,

L’azur d’une écharpe menteuse,

Bouquets flétris et blonds cheveux ;
L’astre du soir vint à paraître,

Y portai les restes d’Amour.

Alors, pour le priver du jour,

Mes pleurs auraient suffi peut-être !
N’est plus Amour qui bien aimer faisait,

Les faux amans l’ont jeté hors de vie ;

Amour vivant n’est rien que tromperie :

Pour franc Amour priez Dieu, s’il vous plaît !
Dans un bocage solitaire

S’élève la tombe d’Amour ;

On verra naïve bergère

Yrêver au déclin du jour.

Puisse un cœur inconstant et traître

Dans ce lieu passer un moment !

Sur l’albâtre du monument

En soupirant lira peut-être :
 » Ci-gît Amour qui bien aimer faisait,

Les faux amans l’ont jeté hors de vie ;

Amour vivant n’est rien que tromperie :

Pour franc Amour priez Dieu, s’il vous plaît ! «