Laisser-courre

Tristan Corbière


Musique de : Isaac Laquedem.
J’ai laissé la potence

Après tous les pendus,

Andouilles de naissance,

Maigres fruits défendus ;

Les plumes aux canards

Et la queue aux renards
Au Diable aussi sa queue

Et ses cornes aussi,

Au ciel sa chose bleue

Et la Planète ici

Et puis tout : n’importe où

Dans le désert au clou.
J’ai laissé dans l’Espagne

Le reste et mon château ;

Ailleurs, à la campagne,

Ma tête et son chapeau ;

J’ai laissé mes souliers

Sirènes, à vos pieds !
J’ai laissé par les mondes,

Parmi tous les frisons

Des chauves, brunes, blondes

Et rousses mes toisons.

Mon épée aux vaincus,

Ma maîtresse aux cocus
Aux portes les portières,

La portière au portier,

Le bouton aux rosières,

Les roses au rosier,

À l’huys les huissiers,

Créance aux créanciers
Dans mes veines ma veine,

Mon rayon au soleil,

Ma dégaine en sa gaine,

Mon lézard au sommeil ;

J’ai laissé mes amours

Dans les tours, dans les fours
Et ma cotte de maille

Aux artichauts de fer

Qui sont à la muraille
Des jardins de l’Enfer ;

Après chaque oripeau

J’ai laissé de ma peau.
J’ai laissé toute chose

Me retirer du nez

Des vers, en vers, en prose

Aux bornes, les bornés ;

À tous les jeux partout,

Des rois et de l’atout.
J’ai laissé la police

Captive en liberté,

J’ai laissé La Palisse

Dire la vérité

Laissé courre le sort

Et ce qui court encor.
J’ai laissé l’Espérance,

Vieillissant doucement,

Retomber en enfance,

Vierge folle sans dent.

J’ai laissé tous les Dieux,

J’ai laissé pire et mieux.
J’ai laissé bien tranquilles

Ceux qui ne l’étaient pas ;

Aux pattes imbéciles

J’ai laissé tous les plats ;

Aux poètes la foi

Puis me suis laissé moi.
Sous le temps, sans égides

M’a mal mené fort bien

La vie à grandes guides

Au bout des guides rien

Laissé, blasé, passé,

Rien ne m’a rien laissé