L’aveugle

André Chénier


C’est ainsi qu’achevait l’aveugle en soupirant,

Et près des bois marchait, faible, et sur une pierre

S’asseyait. Trois pasteurs, enfans de cette terre,

Le suivaient, accourus aux abois turbulens

Des Molosses, gardiens de leurs troupeaux bêlans.

Ils avaient, retenant leur fureur indiscrète,

Protégé du vieillard la faiblesse inquiète ;

Ils l’écoutaient de loin ; et s’approchant de lui :

 » Quel est ce vieillard blanc, aveugle et sans appui ?

 » Serait-ce un habitant de l’empire céleste ?

 » Ses traits sont grands et fiers ; de sa ceinture agreste

 » Pend une lyre informe, et les sons de sa voix

 » Émeuvent l’air et l’onde et le ciel et les bois.  »

Mais il entend leurs pas, prête l’oreille, espère,Se trouble, et tend déjà les mains à la prière.

 » Ne crains point, disent-ils, malheureux étranger ;

 » (Si plutôt sous un corps terrestre et passager

 » Tu n’es point quelque dieu protecteur de la Grèce,

 » Tant une grâce auguste ennoblit ta vieillesse !)

 » Si tu n’es qu’un mortel, vieillard infortuné,

 » Les humains près de qui les flots t’ont amené,

 » Aux mortels malheureux n’apportent point d’injures.

 » Les destins n’ont jamais de faveurs qui soient pures.

 » Ta voix noble et touchante est un bienfait des dieux ;

 » Mais aux clartés du jour ils ont fermé tes yeux.