Le Baptême Du Bourdon

Joseph Autran


Comme un globe de feu qui jaillit du cratère,

Il est enfin sorti des fentes de la terre,

Ce bronze qui dormait dans son moule natal.

L’artiste, en détachant son argileuse écorce,

A lui-même admiré l’étendue et la force

De l’instrument monumental !

Il est là : suspendu sur la foule étonnée,

Il offre à tous les yeux sa voûte festonnée

Dont l’arabesque suit le contour spacieux ;

Et le peuple accouru, qui dans l’air le contemple,

Hésite, croyant voir la coupole d’un temple

Que le vent berce dans les cieux.

Salut, bronze géant ! Résonnante merveille !

Monument dont Lyon dote sa sœur Marseille !

La grâce exquise en toi s’unit à la grandeur :

Mais une vertu manque à ta beauté suprême,

Et tu ne l’auras pas — si Dieu ne vient lui-même

Achever l’œuvre du fondeur !

Il est-venu : l’Église, à l’aube de ton âge,

T’a placé de ses mains sous un haut patronage :

De l’antique cité l’édile est ton parrain ;

Et, tandis que ton front sous les fleurs se dérobe,

Une douce marraine étend la blanche robe

Sur tes immenses flancs d’airain.

Au milieu de l’encens, des flambeaux, des cantiques,

L’évêque a prononcé les paroles mystiques

Qui font courber la tête et fléchir les genoux ;

Et, comme un nouveau-né dans la Cité romaine,

Te voilà dès ce jour, bronze catéchumène,

Te voilà notre frère à nous !

Oui, notre frère à nous ! Car, sitôt que l’eau sainte

A coulé sur la cloche au milieu de l’enceinte,

La matière n’est plus un élément brutal ;

C’est un être animé d’une secrète flamme,

C’est un sonore esprit qui chante, c’est une âme

Qui palpite dans le métal.

Grande âme qui résonne à travers la matière,

Elle s’unit dès lors à notre vie entière,

A l’innocente joie, aux plaintives douleurs ;

Des enfants au berceau fêtant la chaste aurore,

Ou, sur les trépassés que la tombe dévore.

Jetant ses glas comme des pleurs

Mélodieuse voix des vieilles basiliques,

Elle appelle vers Dieu les foules catholiques,

Solennise les saints dont on bénit les noms ;

Et, vienne à retentir l’écho d’une victoire,

La cloche tout à coup, fière de notre gloire,

Chante plus haut que les canons !

Monte donc, cloche sainte, à la tour qui t’appelle !

Colosse de métal, monte sur la chapelle

Qui des sommets voisins couronne le granit !

Ce clocher te convient, bâti sur la redoute :

Sublime oiseau de bronze, il te fallait sans doute

Une citadelle pour nid !

Et là, de ces hauteurs chères à la Madone,

Aux quatre vents du ciel que ta voix s’abandonne,

Avec les éléments qu’elle ait des entretiens.

Ni la foudre, ta sœur, grondant aux jours d’automne,

Ni l’Océan voisin qui sur la grève tonne,

N’auront des bruits pareils aux tiens.

Quand un navire part et de loin te regarde,

Désormais tes adieux, ô Vierge de la Garde,

Par-delà l’horizon suivront les matelots ;

Et des mondes lointains quand un navire arrive,

Ton salut, bien avant qu’il découvre la rive,

Ira l’accueillir sur les flots !

Mais la foule, à tes pieds, se recueille en silence.

Le formidable airain s’agite, il se balance,

Il jette un premier son musical et vibrant ;

Puis, vase qui répand son eau quand on l’incline,

Le bourdon qui se penche inonde la colline

De son mélodieux torrent.

Chante, vaste bourdon ! Chante, cloche bénie !

Répands, répands à flots ta puissante harmonie,

Verse-la sur la mer et les champs et les monts ;

Et surtout, dès cette heure où ton hymne commence,

Entonne dans les cieux un chant de joie immense

Pour la cité que nous aimons !

Garde-la des fléaux et de toute discorde :

Que jamais une main ne s’attache à ta corde

Pour lancer dans les airs les clameurs du tocsin.

Que ta haute musique, à jamais bienvenue,

Comme un verbe de Dieu descende de la nue

Et réjouisse notre sein.

Sois pour nous le signal d’une fête éternelle ;

Et, dans les temps futurs, quand le vent, de son aile,

Aura rongé la date inscrite à tes parois,

Parle encore de concorde et de vertu civile

A tous ceux de nos fils qui, dans la grande ville,

Recueilleront ta grande voix !