Le Bossu Bitor

Tristan Corbière


Un pauvre petit diable aussi vaillant qu’un autre,

Quatrième et dernier à bord d’un petit cotre

Fier d’être matelot et de manger pour rien,

Il remplaçait le coq, le mousse et le chien ;

Et comptait, comme ça, quarante ans de service,

Sur le rôle toujours inscrit comme novice !
Un vrai bossu : cou tors et retors, très madré,

Dans sa coque il gardait sa petite influence ;

Car chacun sait qu’en mer un bossu porte chance

– Rien ne fiche malheur comme femme ou curé !
Son nom : c’était Bitor nom de mer et de guerre

Il disait que c’était un tremblement de terre

Qui, jeune et fait au tour, l’avait tout démoli :

Lui, son navire et des cocotiers au Chili.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le soleil est noyé. C’est le soir dans le port

Le navire bercé sur ses câbles, s’endort

Seul ; et le clapotis bas de l’eau morte et lourde,

Chuchote un gros baiser sous sa carène sourde.

Parmi les yeux du brai flottant qui luit en plaque,

Le ciel miroité semble une immense flaque.
Le long des quais déserts où grouillait un chaos

S’étend le calme plat

Quelques vagues échos

Quelque novice seul, resté mélancolique,

Se chante son pays avec une musique

De loin en loin, répond le jappement hagard,

Intermittent, d’un chien de bord qui fait le quart,

Oublié sur le pont

Tout le monde est à terre.

Les matelots farauds s’en sont allés mystère !

Faire, à grands coups de gueule et de botte l’amour.

– Doux repos tant sué dans les labeurs du jour.

Entendez-vous là-bas, dans les culs-de-sac louches,

Roucouler leur chanson ces tourtereaux farouches !
– Chantez ! La vie est courte et drôlement cordée !

Hâle à toi, si tu peux, une bonne bordée

À jouer de la fille, à jouer du couteau

Roucoulez mes Amours ! Qui sait : demain ! tantôt
Tantôt, tantôt la ronde en écrémant la ville,

Vous soulage en douceur quelque traînard tranquille

Pour le coller en vrac, léger échantillon,

Bleu saignant et vainqueur, au clou. Tradition.
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Mais les soirs étaient doux aussi pour le Bitor,

Il était libre aussi, maître et gardien à bord

Lové tout de son long sur un rond de cordage,

Se sentant somnoler comme un chat comme un sage,

Se repassant l’oreille avec ses doigts poilus,

Voluptueux, pensif, et n’en pensant pas plus,

Laissant mollir son corps dénoué de paresse,

Son petit œil vairon noyé de morbidesse !
– Un loustic en passant lui caressait les os :

Il riait de son mieux et faisait le gros dos.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Tout le monde a pourtant quelque bosse en la tête

Bitor aussi c’était de se payer la fête !

Et cela lui prenait, comme un commandement

De Dieu : vers la Noël, et juste une fois l’an.

Ce jour-là, sur la brune, il s’ensauvait à terre

Comme un rat dont on a cacheté le derrière

– Tiens : Bitor disparu. C’est son jour de sabbats

Il en a pour deux nuits : réglé comme un compas.

– C’est un sorcier pour sûr

Aucun n’aurait pu dire,

Même on n’en riait plus ; c’était fini de rire.
Au deuxième matin, le bordailleur rentrait

Sur ses jambes en pieds-de-banc-de-cabaret,

Louvoyant bord-sur-bord

Morne, vers la cuisine

Il piquait droit, chantant ses vêpres ou matine,

Et jetait en pleurant ses savates au feu

– Pourquoi nul ne savait, et lui s’en doutait peu.

J’y sens je ne sais quoi d’assez mélancolique,

Comme un vague fumet d’holocauste à l’antique
C’était la fin ; plus morne et plus tordu, le hère

Se reprenait hâler son bitor de misère.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

– C’est un soir, près Noël. Le cotre est à bon port,

L’équipage au diable, et Bitor toujours Bitor.

C’est le grand jour qu’il s’est donné pour prendre terre :

Il fait noir, il est gris. L’or n’est qu’une chimère !

Il tient, dans un vieux bas de laine, un sac de sous

Son pantalon à mettre et : La terre est à nous !
Un pantalon jadis cuisse-de-nymphe-émue,

Couleur tendre à mourir ! et trop tôt devenue

Merdoie excepté dans les plis rose-d’amour,

Gardiens de la couleur, gardiens du pur contour
Enfin il s’est lavé, gratté rude toilette !

– Ah ! c’est que ce n’est pas, non plus, tous les jours fête !

Un cache-nez lilas lui cache les genoux,

– Encore un coup-de-suif ! et : La terre est à nous !

La terre : un bouchon, quoi ! Mais Bitor se sent riche :

D’argent, comme un bourgeois : d’amour, comme un caniche

– Pourquoi pas le Cap-Horn ! Le sérail Pourquoi pas !

– Syrènes du Cap-Horn, vous lui tendez les bras !
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Au fond de la venelle est la lanterne rouge,

Phare du matelot, Stella maris du bouge

– Qui va là ? Ce n’est plus Bitor ! c’est un héros,

Un Lauzun qui se frotte aux plus gros numéros !

C’est Triboulet tordu comme un ver par sa haine !

Ou c’est Alain Chartier, sous un baiser de reine !

Lagardère en manteau qui va se redresser !

– Non : C’est un bienheureux honteux Laissez passer.

C’est une chair enfin que ce bout de rognure !

Un partageux qui veut son morceau de nature.

C’est une passion qui regarde en dessous

L’amour pour le voler ! L’amour à trente sous !
– Va donc Paillasse ! Et le trousse-galant t’emporte !

Tiens : c’est là ! C’est un mur Heurte encor ! C’est la porte :

As-tu peur !

Il écoute Enfin : un bruit de clefs,

Le judas darde un rais : Hô, quoi que vous voulez ?

– J’ai de l’argent. Combien es-tu ? Voyons ta tête

Bon. Gare à n’entrer qu’un ; la maison est honnête ;

Fais voir ton sac un peu ? Tu feras travailler ?

Et la serrure grince, on vient d’entrebâiller ;

Bitor pique une tête entre l’huys et l’hôtesse,

Comme un chien dépendu qui se rue à la messe.

– Eh, là-bas ! l’enragé, quoi que tu veux ici ?

Qu’on te fiche droit, quoi ? pas dégoûté ! Merci !

Quoi qui te faut, bosco ? des nymphes, des pucelles

Hop ! à qui le Mayeux ? Eh là-bas, les donzelles !
Bitor lui prit le bras : Tiens, voici pour toi, gouine :

Cache-moi quelque part tiens : là C’est la cuisine.

– Bon. Tu m’en conduiras une et propre ! combien ?

– Tire ton sac. Voilà. Parole ! il a du bien !

Pour lors nous en avons du premier brin : cossuses ;

Mais on ne t’en a pas fait exprès des bossuses

Bah ! la nuit tous les chats sont gris. Reste là voir,

Puisque c’est ton caprice ; as pas peur, c’est tout noir.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Une porte s’ouvrit. C’est la salle allumée.

Silhouettes grouillant à travers la fumée :

Les amateurs beuglant, ronflant, trinquant, rendus ;

– Des Anglais, jouissant comme de vrais pendus,

Se cuvent, pleins de tout et de béatitude ;

– Des Yankees longs, et roide-soûls par habitude,

Assis en deux, et, tour à tour tirant au mur

Leur jet de jus de chique, au but, et toujours sûr ;

– Des Hollandais salés, lardés de couperose ;

– De blonds Norvégiens hercules de chlorose ;

– Des Espagnols avec leurs figures en os ;

– Des baleiniers huileux comme des cachalots ;

– D’honnêtes caboteurs bien carrés d’envergures,

Calfatés de goudron sur toutes les coutures ;

– Des Nègres blancs, avec des mulâtres lippus ;

Des Chinois, le chignon roulé sous un gibus,

Vêtus d’un frac flambant-neuf et d’un parapluie ;

– Des chauffeurs venus là pour essuyer leur suie ;

– Des Allemands chantant l’amour en orphéon,

Leur patrie et leur chope avec accordéon ;

– Un noble Italien, jouant avec un mousse

Qui roule deux gros yeux sous sa tignasse rousse ;

– Des Grecs plats ; des Bretons à tête biscornue ;

– L’escouade d’un vaisseau russe, en grande tenue ;

– Des Gascons adorés pour leur galant bagoût

Et quelques renégats écume du ragoût.
Là, plus loin dans le fond sur les banquettes grasses,

Des novices légers s’affalent sur les Grâces

De corvée Elles sont d’un gras encourageant ;

Ça se paye au tonnage, on en veut pour l’argent

Et, quand on largue tout, il faut que la viande

Tombe, comme un hunier qui se déferle en bande !
– On a des petits noms : Chiourme, Jany-Gratis,

Bout-dehors, Fond-de-Vase, Anspeck, Garcette-à-ris.

C’est gréé comme il faut : satin rose et dentelle ;

Ils ne trouvent jamais la mariée assez belle

– Du velours pour frotter à cru leur cuir tanné !

Et du fard, pour torcher leur baiser boucané !

À leurs ceintures d’or, faut ceinture dorée !

Allons ! Ciel moutonné, comme femme fardée

N’a pas longue durée à ces Pachas d’un jour

N’en faut du vin ! n’en faut du rouge ! et de l’amour !

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Bitor regardait ça comment on fait la joie

Chauve-souris fixant les albatros en proie

Son rêve fut secoué par une grosse voix :

– Eh, dis donc, l’oiseau bleu, c’est-y fini ton choix ?

– Oui : (Ses yeux verts vrillaient la nuit de la cuisine)

La grosse dame en rose avec sa crinoline !

– Ça : c’est Mary-Saloppe, elle a son plein et dort.

Lui, dégainant le bas qui tenait son trésor :

– Je te dis que je veux la belle dame rose !

– Ç’a t’y du vice ! Ah-ça : t’es porté sur la chose ?

Pour avec elle, alors, tu feras dix cocus,

Dix tout frais de ce soir ! Vas-y pour tes écus

Et paye en double : On va t’amateloter. Monte

– Non ici Dans le noir ? allons faut pas de honte !

– Je veux ici ! Pas mèche, avec les règlements.

– Et moi je veux ! C’est bon mais t’endors pas dedans
Ohé là-bas ! debout au quart, Mary-Saloppe !

– Eh, c’est pas moi de quart ! C’est pour prendre une chope,

C’est rien la corvée accoste : il y a gras !

– De quoi donc ? Va, c’est un qu’a de l’or plein ses bas,

Un bossu dans un sac, qui veut pas qu’on l’évente

– Bon : qu’y prenne son soûl, j’ai le mien ! j’ai ma pente.

– Va, c’est dans la cuisine
– Eh ! voyons-toi, Bichon

T’es tortu, mais j’ai pas peur d’un tire-bouchon !

Viens Si ça t’est égal : éclairons la chandelle ?

– Non. Je voudrais te voir, j’aime Polichinelle

Ah je te tiens ; on sait jouer Colin-Maillard !

La matrulle ferma la porte

– Ah tortillard !

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Charivari ! Pour qui ? Quelle ronde infernale,

Quel paquet crevé roule en hurlant dans la salle ?

– Ah, peau de cervelas ! ah, tu veux du chahut !

À poil ! à poil, on va te caréner tout cru !

Ah, tu grognes, cochon ! Attends, tu veux la goutte :

Tiens son ballon ! Allons, avale-moi ça toute !

Gare au grappin, il croche ! Ah ! le cancre qui mord !

C’est le diable bouilli !
C’était l’heureux Bitor.
– Carognes, criait-il, mollissez ! je régale

– Carognes ? Ah, roussin ! mauvais comme la gale !

Tu régales, Limonadier de la Passion ?

On te régalera, va ! double ration !

Pou crochard qui montais nous piquer nos punaises !

Cancre qui viens manger nos peaux ! Pas de foutaises,

Vous autres : Toi, la mère, apporte de là-haut,

Un grand tapis de lit, en double et comme-y-faut !

Voilà !

Dix bras tendus halent la couverture

– Le tortillou dessus ! On va la danser dure ;

Saute, Paillasse ! hop là !

C’est que le matelot,

Bon enfant, est très dur quand il est rigolot.

Sa colère : c’est bon. Sa joie : ah, pas de grâce !

Ces dames rigolaient

– Attrape : pile ou face ?

Ah, le malin ! quel vice ! il échoue en côté !

Sur sa bosse grêlaient, avec quelle gaîté !

Des bouts de corde en l’air sifflant comme couleuvres ;

Les sifflets de gabier, rossignols de manœuvres,

Commandaient et rossignolaient à l’unisson

– Tiens bon !

Pelotonné, le pauvre hérisson

Volait, rebondissait, roulait. Enfin la plainte

Qu’il rendait comme un cri de poulie est éteinte

– Tiens bon ! il fait exprès Il est dur, l’entêté !

C’est un lapin ! ça veut le jus plus pimenté :

Attends !

Quelques couteaux pleuvent Mary-Saloppe

D’un beau mouvement, hèle : À moi sa place ! Tope !

Amène tout en vrac ! largue !

Le jouet mort

S’aplatit sur la planche et rebondit encor
Comme après un doux rêve, il rouvrit son œil louche

Et trouble Il essuya dans le coin de sa bouche,

Un peu d’écume avec sa chique en sang C’est bien ;

C’est fini, matelot.. Un coup de sacré-chien !

Ça vous remet le cœur ; bois !

Il prit avec peine

Tout l’argent qui restait dans son bon bas de laine

Et regardant Mary-Saloppe : C’est pour toi,

Pour boire en souvenir. Vrai ? baise-moi donc, quoi !

Vous autres, laissez-le, grands lâches ! mateluches !

C’est mon amant de cœur on a ses coqueluches !

Toi : file à l’embellie, en double, l’asticot :

L’échouage est mauvais, mon pauvre saligot !
Son œil marécageux, larme de crocodile,

La regardait encore Allons, mon garçon, file !

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
C’est tout. Le lendemain, et jours suivants, à bord

Il manquait. Le navire est parti sans Bitor.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Plus tard, l’eau soulevait une masse vaseuse

Dans le dock. On trouva des plaques de vareuse

Un cadavre bossu, ballonné, démasqué

Par les crabes. Et ça fut jeté sur le quai,

Tout comme l’autre soir, sur une couverture.

Restant de crabe, encore il servit de pâture

Au rire du public, et les gamins d’enfants

Jouant au bord de l’eau noire sous le beau temps,

Sur sa bosse tapaient comme sur un tambour

Crevé

– Le pauvre corps avait connu l’amour !
Marseille. La Joliette. Mai.