Le Cabin Boy

Joseph Autran


Dans un vaisseau qui des terres

Fuit toujours le bord lointain,

Sur les vagues solitaires

Je naquis un beau matin.

Le baptême d’une lame

Répandue à triple seau

Vint, dit-on, me laver l’âme

Et le corps dans mon berceau.

Le Dieu que je prie

A fait ma patrie

Des flots spacieux ;

Je n’ai vu du monde

Que l’azur de l’onde

Et l’azur des cieux !

On m’a parlé d’une mère

Qui me créa, pauvre et nu :

Sa tombe fut l’onde amère

Trois jours après moi venu.

Ce qu’on appelle une femme,

Est-ce un corps aérien ?

Est-ce un nuage, est-ce une âme ?

Seul encore, je n’en sais rien.

Ma frégate, dont la quille

Creuse son lit dans les flots,

Semble une immense coquille

D’oiseau sur la mer éclos.

Grandissant dans la tempête,

Marin digne d’Albion,

J’eus pour sœur une mouette

Et pour frère un alcyon.

Vers quelque rive qu’elle aille,

Notre flottante prison

Entend des bruits de bataille

Retentir à l’horizon ;

Et chaque souffle qui passe,

Zéphyr ou vent en fureur,

Semble nommer dans l’espace

Napoléon l’empereur !

Pour défendre l’Angleterre,

Arsenal de nos vaisseaux,

Ma belle frégate en guerre

Depuis dix ans tient les eaux :

Et moi, servant un empire

Seulement connu de nom,

Depuis neuf ans je respire

Dans la poudre du canon.

Enfant malgré moi sauvage,

Sur les flots toujours porté,

Je n’ai touché le rivage

D’aucun pays habité.

Que je veille ou que je dorme,

La terre, qui fait songer,

N’a pour moi pas d’autre forme

Qu’un nuage passager.

Parfois, aux confins des vagues,

Un continent apparaît ;

J’entrevois des formes vagues,

On dit : c’est une forêt !

C’est un cap ! Ou bien encore

Des clochers et des maisons !

Mais bientôt tout s’évapore,

Tout retombe aux horizons !

Les vieux patrons, dans nos veilles,

Me racontent chaque soir

Des prodiges, des merveilles

Qu’un jour enfin j’irai voir ;

Puis, couché sur les antennes,

Comme un oiseau sur le vent,

Mille visions lointaines

M’apparaissent en rêvant.

Que de choses inconnues,

Quel monde étrange, inouï,

Songeur bercé dans les nues,

Je vois d’un œil ébloui !

Ah ! Pour savoir de mon rêve

S’il est fidèle ou s’il ment,

Vienne enfin, vienne la trêve

Suspendre notre armement…

— Ainsi, relevant sa taille,

Chantait l’enfant svelte et blond,

Quand tout à coup la bataille

Fondit encore sur le pont.

Choc funeste au brave mousse :

On le vit, près d’un sabord,

Exhaler son âme douce

Et redire dans la mort :

Le Dieu que je prie

A fait ma patrie

Des flots spacieux ;

Je n’ai vu du monde

Que l’azur de l’onde

Et l’azur des cieux !