Le Dernier Jour De L’année

Amable Tastu


Pièce couronnée aux Jeux Floraux

Éternité, néant, passé, sombres abîmes,

Que faites-vous des jours que vous engloutissez ?

ALPH. DE LAMARTINE.

Déjà la rapide journée

Fait place aux heures du sommeil,

Et du dernier fils de Vannée

S’est enfui le dernier soleil.

Près du foyer, seule, inactive,

Livrée aux souvenirs puissans,

Ma pensée erre, fugitive,

Des jours passés aux jours présens.

Ma vue, au hasard arrêtée,

Long-temps de la flamme agitée

Suit les caprices éclatans,

Ou s’attache à l’acier mobile

Qui compte sur l’émail fragile

Les pas silencieux du temps.

Un pas encore, encore une heure,

Et l’année aura sans retour

Atteint sa dernière demeure ;

L’aiguille aura fini son tour.

Pourquoi, de mon regard avide,

La poursuivre ainsi tristement,

Quand je ne puis d’un seul moment

Retarder sa marche rapide ?

Du temps qui vient de s’écouler,

Si quelques jours pouvaient renaître,

II n’en est pas un seul, peut-être,

Que ma voix daignât rappeler !

Mais des ans la fuite m’étonne ;

Leurs adieux oppressent mon cœur ;

Je dis : C’est encore une fleur

Que l’âge enlève à ma couronne,

Et livre au torrent destructeur ;

C’est une ombre ajoutée à l’ombre

Qui déjà s’étend sur mes jours ;

Un printemps retranché du nombre

De ceux dont je verrai le cours !

Écoutons ! Le timbre sonore

Lentement frémit douze fois ;

Il se tait Je l’écoute encore,

Et l’année expire à sa voix.

C’en est fait ; en vain je l’appelle,

Adieu ! Salut, sa sœur nouvelle,

Salut ! Quels dons chargent ta main ?

Quel bien nous apporte ton aile ?

Quels beaux jours dorment dans ton sein ?

Que dis je ! à mon âme tremblante

Ne révèle point tes secrets :

D’espoir, de jeunesse, d’attraits,

Aujourd’hui tu parais brillante ;

Et ta course insensible et lente

Peut-être amène les regrets !

Ainsi chaque soleil se lève

Témoin de nos vœux insensés ;

Ainsi toujours son cours s’achève,

En entraînant comme un vain rêve,

Nos vœux déçus et dispersés.

Mais l’espérance fantastique,

Répandant sa clarté magique

Dans la nuit du sombre avenir,

Nous guide d’année en année,

Jusqu’à l’aurore fortunée

Du jour qui ne doit pas finir.