Le Fard Des Argonautes

Robert Desnos


Les putains de Marseille ont des sœurs océanes

Dont les baisers malsains moisiront votre chair.

Dans leur taverne basse un orchestre tzigane

Fait valser les péris au bruit lourd de la mer.
Navigateurs chantant des refrains nostalgiques,

Partis sur la galère ou sur le noir vapeur,

Espérez-vous d’un sistre ou d’un violon magique

Charmer les matelots trop enclins à la peur ?
La légende sommeille altière et surannée

Dans le bronze funèbre et dont le passé fit son trône

Des Argonautes qui voilà bien des années

Partirent conquérir l’orientale toison.
Sur vos tombes naîtront les sournois champignons

Que louangera Néron dans une orgie claudienne

Ou plutôt certain soir les vicieux marmitons

Découvriront vos yeux dans le corps des poissons.
Partez ! harpe éolienne gémit la tempête
Chaque fois qu’une vague épuisée éperdue

Se pâmait sur le ventre arrondi de l’esquif

Castor baisait Pollux chastement attentif

À l’appel des alcyons amoureux dans la nue.
Ils avaient pour rameur un alcide des foires

Qui depuis quarante ans traînait son caleçon

De défaites payées en faciles victoires

Sur des nabots ventrus ou sur de blancs oisons.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Une à une agonie harmonieuse et multiple

Les vagues sont venues mourir contre la proue.

Les cygnes languissants ont fui les requins bleus

La fortune est passée très vite sur sa roue.
Les cygnes languissants ont fui les requins bleus

Et les perroquets verts ont crié dans les cieux.
— Et mort le chant d’Éole et de l’onde limpide

Lors nous te chanterons sur la Lyre ô Colchide.
Un demi-siècle avant une vieille sorcière

Avait égorgé là son bouc bi-centenaire.

En restait la toison pouilleuse et déchirée

Pourrie par le vent pur et mouillée par la mer.
— Médée tu charmeras ce dragon venimeux

Et nous tiendrons le rang de ton bouc amoureux

Pour voir pâmer tes yeux dans ton masque sénile ;

Ô ! tes reins épineux ô ton sexe stérile,
Ils partirent un soir semé des lys lunaires.

Leurs estomacs outrés teintaient tels des grelots.

Ils berçaient de chansons obscènes leur colère

De rut inassouvi en paillards matelots
Les devins aux bonnets pointus semés de lunes

Clamaient aux rois en vain l’oracle ésotérique

Et la mer pour rançon des douteuses fortunes

Se paraît des joyaux des tyrans érotiques.
— Nous reviendrons chantant des hymnes obsolètes

Et les femmes voudront s’accoupler avec nous

Sur la toison d’or clair dont nous ferons conquête

Et les hommes voudront nous baiser les genoux.
Ah ! la jonque est chinoise et grecque la trirème

Mais la vague est la même a l’orient comme au nord

Et le vent colporteur des horizons extrêmes

Regarde peu la voile où s’asseoit son essor.
Ils avaient pour esquif une vieille gabarre

Dont le bois merveilleux énonçait des oracles.

Pour y entrer la mer ne trouvait pas d’obstacle

Premier monta Jason s’assit et tint la barre.
Mais Orphée sur la lyre attestait les augures;

Corneilles et corbeaux hurlant rauque leur peine

De l’ombre de leur vol rayaient les sarcophages

Endormis au lointain de l’Égypte sereine.
J’endormirai pour vous le dragon vulgivague

Pour prendre la toison du bouc licornéen.

J’ai gardé de jadis une fleur d’oranger

Et mon doigt portera l’hyménéenne bague.
Mais la seule toison traînée par un quadrige

Servait de paillasson dans les cieux impudiques

A des cyclopes nus couleur de prune et de cerise

Hors nul d’entre eux ,ne vit le symbole ironique.
— Oh ! les flots choqueront des arêtes humaines

Les tibias des titans sont des ocarinas

Dans l’orphéon joyeux des stridentes sirènes

Mais nous mangerons l’or des juteux ananas.
Car nous incarnerons nos rêves mirifiques

Qu’importe que Phœbus se plonge sous les flots

Des rythmes vont surgir ô Vénus Atlantique

De la mer pour chanter la gloire des héros.
Ils mangèrent chacun deux biscuits moisissants

Et l’un d’eux psalmodia des chansons de Calabre

Qui suscitent la nuit les blêmes revenants

Et la danse macabre aux danseurs doux et glabres.
Ils revinrent chantant des hymnes obsolètes

Les femmes entr’ouvrant l’aisselle savoureuse

Sur la toison d’or clair s’offraient à leur conquête

Les maris présentaient de tremblantes requêtes

Et les enfants baisaient leurs sandales poudreuses.
— Nous vous ferons pareils au vieil Israélite

Qui menait sa nation par les mers spleenétiques

Et les Juifs qui verront vos cornes symboliques

Citant Genèse et Décalogue et Pentateuque

Viendront vous demander le sens secret des rites.
Alors sans gouvernail sans rameurs et sans voiles

La nef Argo partit au fil des aventures

Vers la toison lointaine et chaude dont les poils

Traînaient sur l’horizon linéaire et roussi.
— Va-t-en, va-t-en, va-t-en qu’un peuple ne t’entraîne

Qui voudrait le goujat, fellateur clandestin

Au phallus de la vie collant sa bouche blême

Fût-ce de jours honteux prolonger son destin !