Le Fils De Lamartine Et De Graziella

Tristan Corbière


 » C’est ainsi que j’expiai par ces larmes écrites la dureté et l’ingratitude de mon cœur de dix-huit ans. Je ne puis jamais relire ces vers sans adorer cette fraîche image que rouleront éternellement pour moi les vagues transparentes et plaintives du golfe de Naples et sans me haïr moi-même ; mais les âmes pardonnent là-haut. La sienne m’a pardonné. Pardonnez-moi aussi, vous !!! J’ai pleuré.  »
Lamartine. Graziella 1fr. 25c. le vol.
À l’île de Procide, où la mer de Sorrente

Scande un flot hexamètre à la fleur d’oranger,

Un Naturel se fait une petite rente

En Graziellant l’Étranger
L’Étrangère surtout, confite en Lamartine,

Qui paye pour fluer, vers à vers, sur les lieux
– Du Cygne-de-Saint-Point l’Homme a si bien la mine,

Qu’on croirait qu’il va rendre un vers harmonieux.
C’est un peintre inspiré qui lui trouva sa balle,

Sa balle de profil : Oh mais ! dit-il, voilà !

Je te baptise, au nom de la couleur locale :

– Le Fils de Lamartine et de Graziella !
Vrai portrait du portrait du Rafaël fort triste,

Fort triste, pressentant qu’il serait décollé

De sa toile, pour vivre en la peau du Harpiste

Ainsi que de son fils, rafaël raffalé.
– Raphaël-Lamartine et fils ! Ô Fornarine-

Graziella ! Vos noms font de petits profits ;

L’écho dit pour deux sous : Le Fils de Lamartine !

Si Lamartine eût pu jamais avoir un fils !
– Et toi, Graziella Toi, Lesbienne Vierge !

Nom d’amour, que, sopran’ il a tant déchanté !

Nom de joie ! et qu’il a pleuré Jaune cierge

Tu n’étais vierge que de sa virginité !
– Dis : moins éoliens étaient, ô Grazielle,

Tes Mâles d’Ischia ? que ce pieux Jocelyn

Qui tenait, à côté, la lyre et la chandelle

Et, de loin, t’enterrait en chants de sacristain
Ces souvenirs sont loin Dors, va ! Dors sous les pierres

Que voit, n’importe où, l’étranger,

Où fait paître ton Fils des familles entières

– Citron prématuré de ta Fleur d’Oranger
Dors l’Oranger fleurit encor encor se fane ;

Et la rosée et le soleil ont eu ses fleurs

Le Poète-apothicaire en a fait sa tisane :

Remède à vers ! remède à pleurs !
– Dors L’Oranger fleurit encor et la mémoire

Des jeunes d’autrefois dont l’ombre est encor là.

Qui ne t’ont pas pêchée au fond d’une écritoire

Et n’en pêchaient que mieux ! dis, ô picciola !
– Mère de l’Antéchrist de Lamartine-Père,

Aurore qui mourus sous un coup d’éteignoir,

Ton Orphelin, posthume et de père et de mère,

Allait quand tu naquis déjà comme un vieux Soir.
Graziella ! Conception trois fois immaculée

D’un platonique amour, Messie et Souvenir,

Ce Fils avait vingt ans quand, Mère inoculée,

Tu mourus à seize ans ! C’est bien tôt pour nourrir !
– Pour toi : c’est ta seule œuvre mâle, ô Lamartine,

Saint-Joseph de la Muse, avec elle couché,

Et l’aidant à vêler par la grâce divine :

Ton fils avant la lettre est conçu sans péché !
– Lui se souvient très peu de ces scènes passées

Mais il laisse le vent et le flot murmurer,

Et l’Étranger, plongeant dans ses tristes pensées

En tirer un franc pour pleurer !
Et, tout bas, il vous dit, de murmure en murmures :

Que sa fille ressemble à l’Autre et qu’elle est là,

Qu’on peut pleurer, à l’heure, avec des rimes pures,

Et pour cent sous, Signor nommer Graziella !
Isola di Capri. Gennaio.