Le Naufrageur

Tristan Corbière


Si ce n’était pas vrai Que je crève !

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

J’ai vu dans mes yeux, dans mon rêve,

La Notre-Dame des brisans

Qui jetait à ses pauvres gens

Un gros navire sur leur grève

Sur la grève des Kerlouans

Aussi goélands que les goélands.
Le sort est dans l’eau : le cormoran nage,

Le vent bat en côte, et c’est le Mois Noir

Oh ! moi je sens bien de loin le naufrage !

Moi j’entends là-haut chasser le nuage !

Moi je vois profond dans la nuit, sans voir !
Moi je siffle quand la mer gronde,

Oiseau de malheur à poil roux !

J’ai promis aux douaniers de ronde,

Leur part, pour rester dans leurs trous

Que je sois seul ! oiseau d’épave

Sur les brisans que la mer lave

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Oiseau de malheur à poil roux !
– Et qu’il vente la peau du diable !

Je sens ça déjà sous ma peau.

La mer moutonne ! Ho, mon troupeau !

– C’est moi le berger, sur le sable
L’enfer fait l’amour. Je ris comme un mort

Sautez sous le Hû ! le Hû des rafales,

Sur les noirs taureaux sourds, blanches cavales !

Votre écume à moi, cavales d’Armor !

Et vos crins au vent ! Je ris comme un mort
Mon père était un vieux saltin,

Ma mère une vieille morgate

Une nuit, sonna le tocsin :

– Vite à la côte : une frégate !

Et dans la nuit, jusqu’au matin,

Ils ont tout rincé la frégate
– Mais il dort mort le vieux saltin,

Et morte la vieille morgate

Là-haut, dans le paradis saint

Ils n’ont plus besoin de frégate.

Banc de Kerlouan. Novembre.
Saltin : pilleur d’épaves.

Morgate : pieuvre.