Le Novice En Partance Et Sentimental

À la déçente des marins ches

Marijane serre à boire & à manger

couche à pieds et à cheval.

debit.
Le temps était si beau, la mer était si belle

Qu’on dirait qu’y en avait pas.

Je promenais, un coup encore, ma Donzelle,

À terre, tous deux, sous mon bras.
C’était donc, pour du coup, la dernière journée.

Comme-ça : ça m’était égal

Ça n’en était pas moins la suprême tournée

Et j’étais sensitif pas mal.
Tous les ans, plus ou moins, je relâchais près d’elle
– Un mois de mouillage à passer

Et je la relâchais tout fraîchement fidèle

Et toujours à recommencer.
Donc, quand la barque était à l’ancre, sans malice

J’accostais, novice vainqueur,

Pour mouiller un pied d’ancre, Espérance propice !

Un pied d’ancre dans son cœur !
Elle donnait la main à manger mon décompte

Et mes avances à manger.

Car, pour un mathurin faraud, c’est une honte :

De ne pas rembarquer léger.
J’emportais ses cheveux, pour en cas de naufrage,

Et ses adieux au long-cours.

Et je lui rapportais des objets de sauvage,

Que le douanier saisit toujours.
Je me l’imaginais pendant les traversées,

Moi-même et naturellement.
Je m’en imaginais d’autres aussi censées

Elle dans mon tempérament.
Mon nom mâle à son nom femelle se jumelle,

Bout-à-bout et par à peu-près :

Moi je suis Jean-Marie et c’est Mary-Jane elle

Elle ni moi n’ons fait exprès.
Notre chien de métier est chose assez jolie

Pour un leste et gueusard amant ;

Toujours pour démarrer on trouve l’embellie :

– Un pleur Et saille de l’avant !
Et hisse le grand foc ! la loi me le commande.

Largue les garcettes, sans gant !

Étarque à bloc ! L’homme est libre et la mer est grande

La femme : un sillage ! Et bon vent !
On a toujours, puisque c’est dans notre nature,

– Coulant en douceur, comme tout

Filé son câble par le bout, sans fignolure

Filé son câble par le bout !
– File ! La passion n’est jamais défrisée.

– Évente tout et pique au nord !

Borde la brigantine et porte à la risée !

– On prend sa capote et s’endort
– Et file le parfait amour ! à ma manière,

– Ce n’est pas la bonne : tant mieux !

C’est encor la meilleure et dernière et première

As pas peur d’échouer, mon vieux !
Ah ! la mer et l’amour ! On sait c’est variable

Aujourd’hui : zéphyrs et houris !

Et demain c’est un grain : Vente la peau du diable !

Debout au quart ! croche des ris !
– Nous fesons le bonheur d’un tas de malheureuses,

Gabiers volants de Cupidon !

Et la lame de l’ouest nous rince les pleureuses

– Encore une ! et lave le pont !

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Comme ça moi je suis. Elle, c’était la rose

D’amour, et du débit d’ici
Nous cherchions tous deux à nous dire quelque chose

De triste. C’est plus propre aussi.
Elle ne disait rien Moi : pas plus. Et sans doute,

La chose aurait duré longtemps

Quand elle dit, d’un coup, au milieu de la route :

– Ah Jésus ! comme il fait beau temps.
J’y pensais justement, et peut-être avant elle

Comme avec un même cœur, quoi !

Donc, je dis à mon tour : Oh ! oui, mademoiselle,

Oui Les vents hâlent le noroî
– Ah ! pour où partez-vous ? Ah ! pour notre voyage

– Des pays mauvais ? Pas meilleurs

– Pourquoi ? Pour faire un tour, démoisir l’équipage

Pour quelque part, et pas ailleurs :
New-York Saint-Malo Que partout Dieu vous garde !

– Oh ! Le saint homme y peut s’asseoir ;

Ça n’est notre métier à nous, ça nous regarde :

Éveillatifs, l’œil au bossoir !
– Oh ! ne blasphémez pas ! Que la Vierge vous veille !
– Oui : que je vous rapporte encor

Une bonne Vierge à la façon de Marseille :

Pieds, mains, et tête et tout, en or ?
– Votre navire est-il bon pour la mer lointaine ?

– Ah ! pour ça, je ne sais pas trop,

Mademoiselle ; c’est l’affaire au capitaine,

Pas à vous, ni moi matelot.
– Mais le navire a-t-il un beau nom de baptême ?

– C’est un brick pour son petit nom ;

Un espèce de nom de dieu toujours le même,

Ou de sa moitié : Junon
– Je tremblerai pour vous, quand la mer se tourmente

– Tiens bon, va ! la coque a deux bords

On sait patiner ça ! comme on fait d’une amante

– Mais les mauvais maux ? Oh ! des sorts !
– Je tremble aussi que vous n’oubliiez mes tendresses

Parmi vos reines de là-bas

– Beaux cadavres de femme : oui ! mais noirs et singesses

Et puis : voyez, là, sur mon bras :
C’est l’Hôtel de l’Hymen, dont deux cœurs en gargousse
Tatoués à perpétuité !

Et la petite bonne-femme en froc de mousse :

C’est vous, en portrait pas flatté.
– Pour lors, c’est donc demain que vous quittez ? Peut-être.

– Déjà ! Peut-être après-demain.

– Regardez en appareillant, vers ma fenêtre :

On fera bonjour de la main.
– C’est bon. Jusqu’au retour de n’importe où, m’amie

Du Tropique ou Noukahiva.

Tâchez d’être fidèle, et moi : sans avarie

Une autre fois mieux ! Adieu-vat !
Brest-Recouvrance.