Le Phare

Tristan Corbière


Phœbus, de mauvais poil, se couche.

Droit sur l’écueil :

S’allume le grand borgne louche,

Clignant de l’œil.
Debout, Priape d’ouragan,

En vain le lèche

La lame de rut écumant

– Il tient sa mèche.
Il se mâte et rit de sa rage,

Bandant à bloc ;

Fier bout de chandelle sauvage

Plantée au roc !
– En vain, sur sa tête chenue,

D’amont, d’aval,

Caracole et s’abat la nue,

Comme un cheval
– Il tient le lampion au naufrage,

Tout en rêvant,

Casse la mer, crève l’orage

Siffle le vent,
Ronfle et vibre comme une trompe,

– Diapason

D’Éole Il se peut bien qu’il rompe,

Mais plier non.
Sait-il son Musset : À la brune

Il est jauni

Et pose juste pour la lune

Comme un grand I.
Là, gît debout une vestale

– C’est l’allumoir

Vierge et martyre (sexe mâle)

– C’est l’éteignoir.
Comme un lézard à l’eau-de-vie

Dans un bocal,

Il tirebouchonne sa vie

Dans ce fanal.
Est-il philosophe ou poète ?

– Il n’en sait rien

Lunatique ou simplement bête ?

– Ça se vaut bien
Demandez-lui donc s’il chérit

Sa solitude ?

– S’il parle, il répondra qu’il vit

Par habitude.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

– Oh ! que je voudrais là, Madame,

Tous deux ! veux-tu ?

Vivre, dent pour œil, corps pour âme !

– Rêve pointu.
Vous percheriez dans la lanterne :

Je monterais

– Et moi : ci-gît, dans la citerne

– Tu descendrais
Dans le boyau de l’édifice

Nous promenant,

Et, dans le feu sans artifice

Nous rencontrant.
Joli ramonage et bizarre,

Du haut en bas !

– Entre nous l’érection du phare

N’y tiendrait pas

Les Triagots. Mai.